Chapitre 6 :
C'est dans ces moments-là que je regrette de ne pas avoir de bouteille à portée de main. Un alcool bien fort pour oublier, pour sombrer profondément, assez pour ne plus rien ressentir. Tout est préférable à ce qui me ronge depuis que je l'ai vu.
Recroquevillée dans une ruelle sombre et puante, je fixe mes mains tremblantes. Même avec toute ma volonté elles restent comme hors de contrôle. Je suis perdue, et pas seulement parce que j'ai marché sans regarder où j'allais.
Tout se mélange dans ma tête.
Je ne sais même pas pourquoi mon visage est inondé de larmes, pourquoi j'ai si mal. Comme si la douleur mentale n'était pas assez forte. Alors je fais ce que j'ai toujours fait. Mes yeux brillants se lèvent vers le ciel qui s'assombrit, et je blame ceux qui m'ont forcée à sortir de l'engourdissement.
- JE VOUS HAIS !! Je leur crie, comme s'ils se souciaient de ce que je pense. VOUS M'ENTENDEZ ? JE VOUS hais...
Ma voix se brise.
Un rat sort d'une benne pour détaler, sûrement effrayé par le bruit que je fais.
Maintenant c'est mon corps entier qui est pris de tremblements. Je me serre un peu plus contre le mur, l'esprit plus agité que jamais.
- Hé les gars, matez moi un peu ça ! s'exclame quelqu'un derrière moi.
Des bruits de pas résonnent sur les pavés, semblant avancer dans ma direction. Je me retourne, et découvre une bande de jeunes hommes d'à peu près mon âge. Mais la ressemblance s'arrête là. Vautrée près de poubelles qui empestent et les vêtements tâchés, je ne peux que remarquer à quel point ils sont propres sur eux en comparaison.
Presque trop propres, pour des survivants de l'apocalypse.
Ce détail, plus les sourires et regards entendus qu'ils s'échangent... Des alarmes s'allument et résonnent dans mon crâne, me hurlant de partir. Je me lève en chancelant.
- Alors ma jolie, me lance celui qui doit être le leader du groupe. On s'est perdue ?
- On va te raccompagner chez toi, renchérit un autre tout en me dévisageant sans gêne.
Je recule, bredouille.
- N-n-non, je v-vais me débrouiller.
Le chef réarrange le bandeau noir qui orne sa tête avant de se tourner vers ses sbires. Mon cerveau a le temps de relever sa carrure, plus imposante que la mienne, ainsi qu'une arme attachée à sa ceinture.
- Vous l'entendez, se moque-t-il presque, elle pense avoir le choix.
Puis, il reporte son attention sur moi. Si la peur ne m'avait pas envahie, je n'aurais pas remarqué qu'il en avait profité pour grignoter un peu la distance qui nous sépare. Le jeune homme ajoute quelque chose, mais je suis bien trop pâle et terrifiée pour démêler ses paroles des souvenirs sombres qui envahissent mon esprit.
Ma main retrouve mon bandage pour le triturer, rouvrant la cicatrice. Je souffle, tentant de me focaliser sur le présent. Ils s'approchent, agitant les bras comme s'ils étaient encore en train de me parler, d'essayer de me rassurer avec leurs mensonges à peine cachés.
J'arrache un bout du tissu qui recouvrait ma blessure, et sort enfin de ma paralysie. Mes jambes se mettent subitement en marche et mon corps prend le relais.
Je cours dans la direction opposée.
Un bruit de pas me confirme qu'ils se sont lançés à ma poursuite. J'accélère, mais je sais déjà que je n'ai pas beaucoup de chances de leur échapper. Ils connaissent mieux les lieux et leur état actuel, ils peuvent se séparer pour me coincer et en plus, ils semblent avoir un bon cardio, eux.
Alors que je bifurque brusquement pour m'engoufrer dans une rue plus petite encore, je manque de me tordre la cheville. Cela fait six ans que je n'ai pas couru. Mes pieds et mes poumons commencent déjà à me le rappeler de la pire des façons.
J'évite les débris qui jonchent les routes comme je peux, la peur me tordant le ventre. Un coup d'oeil rapide derrière moi. Merde, ils ne sont pas loin. J'allonge mes foulées, et mes poumons, mes jambes, tout mon corps proteste.
Je passe devant l'hotel de ville à toute allure. Je ne sais pas où je vais, tant qu'ils ne mettent pas la main sur moi... Je ne veux pas revivre ce genre de choses.
- Cours cours, ma Jolie ! raille l'un des gars derrière moi.
Pile à ce moment, mes muscles m'abandonnent, et je m'effondre lamentablement sur les pavés. Le souffle court, je tente de me redresser, de me trainer... Mais c'est trop tard. Ils m'ont déjà encerclée.
La nuit est tombée pour de bon maintenant.
Sans la lumière rassurante des enseignes et des lampadaires, la ville dévoile une face plus sombre et effrayante. Mes poursuivants, loin d'être gênés par la pénombre, me tournent autour en discutant de ce qu'ils pourraient faire de moi, et leur humour me donne presque envie de vomir.
Au loin, on entend le vrombissement d'une voiture. Mais celui-ci s'efface rapidement. Je suis définitivement seule. On me relève et j'utilise la force qu'il me reste pour tenter de résister. Ils rient en voyant mes maigres efforts. Même moi, je ne crois pas pouvoir m'en sortir de cette manière.
Le leader du groupe saisit mon menton pour me forcer à le regarder.
Si son sourire pervers ne déformait pas son visage, j'aurais pu le trouver beau avec ses cheveux bruns et ses yeux bleus. Dans cette situation, cela ne le rend que plus glaçant. Son pouce effleure mes lèvres, avant de les entrouvrir.
Mes yeux s'écarquillent, et il ricane en voyant ma détresse.
- Avoir ce corps fragile sous la main, cela me donne tout un tas d'idées délicieuses.
Sa poigne me tenant encore fermement la machoire, je ne peux rien lui répondre. Son doigt continue tranquillement son chemin vers ma langue. Je réprime un haut le coeur, écoeurée. Mon esprit se brouille, comme pour me protéger de la suite. Ma vision se constelle de points noirs, effaçant le visage de mes agresseurs. Un ronronnement vient couvrir leur rires et leurs paroles salaces. Le bruit s'amplifie, et soudain, une lumière m'aveugle.
A moitié déconnectée de la réalité, je peine à comprendre ce qu'il se passe. Une portière claque en arrière plan. Le pouce envahissant se fige, puis c'est la main qui se retire. Surprise et désorientée, je tente de mettre de l'ordre dans mes pensées. On me lâche et je m'effondre sur le sol. Le choc me ramène un peu à la réalité.
Le groupe qui me poursuivait, leur leader, tous sont figés, regardant derrière moi. Leurs expressions terrifiées me font froid dans le dos. Avant que j'ai le temps de me retourner, ils font demi-tour et s'enfuient à toutes jambes dans les ruelles sombres.
Abasourdie, je mets quelques secondes à comprendre ce qu'il vient de se passer.
Ils ont pris la fuite.
Lentement, je pivote pour voir ce qui leur a fait si peur qu'ils m'ont abandonné sans hésitation.
Au bout de l'avenue défonçée, une camionnette blindée dont la couleur se fond avec l'obscurité est arrêtée, phares braqués dans ma direction et moteur tournant. Mais ce n'est pas ça qui retient le plus mon attention.
Là, à quelques mètres de moi, se tient un homme en costume rouge pourpre qui m'observe sans un mot.

Annotations