Chapitre 17 :
Les rayons du soleil caressent à peine la Tour Eiffel alors que j'arrache le premier post-it.
Aujourd'hui, j'ai décidé de faire le ménage dans cet appartement. Que Hope le vueille ou non, il est temps pour lui de se reprendre. Je prends un malin plaisir à froisser le bout de papier, puis les suivants. Je fais des confettis. Le bruit du post-it qui se décolle du mur est si satisfaisant qu'il me conforte dans ma décision.
Réduire en miettes le mot "monstre" qui hante mes pensées ces dernières nuit me libère. J'ai beau ne pas vivre ici, cet affreux jaune pale m'accompagne partout. Je m'amuse à enlever des dizaines en même temps, créant de belles guirlandes. Un tas se forme sur le sol à mesure que je m'active.
Un pan de mur finit par réapparaître. Cependant, à ma grande surprise, il n'est plus si blanc que cela. Au contraire, quelqu'un semble avoir gribouillé dessus au marqueur noir.
Sérieusement Hope ?
Je m'acharne, et me fige en découvrant l'entièreté des dégats. Le mot n'est peut-être pas bien choisi finalement. Des centaines de croquis s'étalent de façon hypnotique sur les murs du salon, comme si quelqu'un avait posé du papier peint.
Des dessins de moi, partout.
Si détaillés que j'ai presque du mal à en croire mes yeux.
Hope m'a représenté en train de danser, libérée, en train de regarder en l'air pour réfléchir, en train de déjeuner de mauvaise humeur, en train de faire la cuisine, en train de sourire... Rien qu'en faisant appel à ses souvenirs.
Me retrouver face à cela...
Je n'ai pas les mots.
Les émotions se mélangent tant mon cœur est dérouté par cette toile.
Je m'avance, hésitante, et lève ma main tremblante vers ce visage heureux qui n'est plus le mien. Je suis du doigt la courbe de ce nez raffiné, de ces lèvres discrètes et élégantes, de ces long cheveux bouclés, le regard perdu dans mes propres iris. Qu'est-ce que je donnerai pour récupérer ce corps que j'ai laissé derrière moi...
Quelqu'un me saisit le bras.
Je me retourne et tombe sur Hope. Son expression à la fois agaçée et horrifiée me prouve qu'il n'apprécie pas que je fasse le ménage. Je me dégage de sa prise et croise les bras.
- Quoi ? J'ai seulement pris la liberté de retirer tous ces post-it qui parasitent le salon, ce n'est pas la fin du monde.
Ses sourcils se froncent un peu plus. J'ajoute.
- En plus, les messages que tu as écrit dessus ne sont pas les plus motivants.
Je me saisis d'un sac poubelle, et commence à jeter des poignées entières de papiers jaunes. Hope me dévisage quelques secondes, avant de tenter de rassembler les derniers survivants pour les recoller. Je passe derrière lui pour les retirer. Dès que le sac est rempli, je me précipite vers le balcon, le jeune homme sur les talons. Un sourire étire mon visage lorsque je déverse le contenu depuis la balustrade. Le vent se charge d'emporter et d'éparpiller les mots dans tout le quartier.
- Bon débarras !
Hope bouche bée, sort un carnet pour griffonner dedans. Il arrache ensuite la page pour me la montrer.
Qu'est-ce que vous me voulez à la fin ?
- Vous aidez, je réponds à sa question silencieuse. Et à en juger l'état de votre lieu de vie, vous en avez vraiment besoin.
Je lui montre la cuisine, ou la vaisselle s'entasse, où les meubles sont si recouverts de poussière que l'on ne voit plus leur couleur blanche. Sans parler des sacs poubelle qui traînent un peu partout dans l'appartement. Une vraie décharge.
Donc je vous ai tant fait pitié que vous avez changé d'avis ? Je ne veux pas de votre charité. Partez ou tuez moi.
- Croyez-le ou non, je ne suis pas du genre à donner aux nécessiteux, je rétorque froidement. Je n'ai pas non plus l'habitde de me justifier, mais je vais faire une exception pour vous.
Je m'approche lentement de lui, le faisant reculer. Lorsque son dos heurte le mur, ses yeux se mettent à briller. Il se fige en voyant mon poignard, avant de se détendre. Sauf qu'il se trompe complètement sur mes intentions.
- Si vous tenez vraiment à mourir...
Je fais lentement remonter la lame sur sa chemise. Mon visage reste neutre, même si l'odeur qu'il dégage me prend à la gorge. J'ai envie de vomir.
- Ne comptez pas sur moi, je ne m'occupe pas des suicidaires.
Je trace une ligne pourpre le long de son cou, effleure son menton, sa pomette saillante. Son souffle devient erratique. Il commence à prendre peur tout à coup. Bien. Mieux vaut qu'il reste loin de moi.
Loin de mon cœur.
- Pour le coup de main... Surtout, ne me remerciez pas.
J'empoigne ses longs cheveux, et les coupe d'un geste.
Il se dégage brusquement de moi, avant de passer les doigts dans sa tignasse, outré. Je croise les bras, satisfaite.
- Ce n'est peut-être pas la coupe la plus réussie, je souris, mais elle est préférable à la crinière enmêlée et pleine de saletés que vous aviez.
Hope me fusille du regard, avant de se remettre à écrire dans son carnet. Je le lui arrache des mains.
- Vous ne pourriez pas me répondre comme une personne normale ? Arrêtez votre comédie, je suis presque certaine que vous n'êtes pas muet.
Derrière mon expression mauvaise, je croise les doigts. Parle Hope, ne te laisse pas marcher sur les pieds par quelqu'un comme moi. Mais les secondes passent, et tout ce que je récolte, c'est la colère justifiée qui a envahit le visage du jeune homme.
Il finit par retourner dans le salon, non sans me bousculer au passage.
Je soupire. Qu'est-ce que j'imaginais ? Qu'il allait laisser libre court à sa colère et prendre le risque de me blesser avec ses mots ? Non, bien sûr. Maintenant, debout bras ballants au milieu de la cuisine, je me sens idiote. Au lieu de l'aider à remonter la pente, je l'y ai plongé la tête la première. Dans mes mains, mon poignard et son cahier.
C'est comme cela que je fonctionne. Je prends, je tue, tout cela avec une violence froide.
Je ferais peut-être mieux de partir, avant de faire d'autres erreurs.
Avant de quitter l'appartement, je me retourne. Hope a sorti de nouveaux post-it et griffonne furieusement dessus. Son carnet pèse dans la poche de ma veste. Je le sors, me saisis d'un crayon.
Les quelques phrases que j'écris avant de poser ce qui ne m'appartient pas et partir sont à mon image. Tranchantes, maladroites... Teintées de regrets.
Arrêtez de vivre comme si vous êtiez déjà mort. Je suis loin d'être une sainte, mais je veux vous aider. Alors acceptez la putain de main que je vous tends et restez en vie.
Pour vous... Pour ceux qui vous aiment.

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