Chapitre 18 :

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Je ne suis pas une grande séductrice.

Que ce soit dans cette vie ou celle d'avant, je ne comprends pas les règles qui régissent le jeu de l'attirance. Comment une personne pourrait-elle s'émouvoir de quelques mots et d'un physique tiré à quatre épingles ? Cela revient à tomber amoureux de n'importe qui capable de soigner son apparence et de paraître intelligent.

Et je crois sincèrement que le Collectionneur n'est pas naïf à ce point.

Mais les ordres sont les ordres.

J'ai fait un effort vestimentaire assez conséquent pour charmer celui qui me reçoit. Il m'a fallu fouiller pendant des heures les magasins de luxe avant de trouver une robe bleue nuit que le temps avait épargné. Encore plus pour me dégoter un peu de maquillage, juste ce qu'il faut pour mettre en valeur mon nouveau visage.

Je pénètre dans l'enceinte du musée, frissonnant dans mon imperméable noir. Il neige sans raison depuis quelques jours, fait complètement absurde en juillet. Le Collectionneur m'accueille avec son sourire et ses lunettes de soleil.

- Ah, vous voilà ! Permettez-donc que je vous débarrasse de votre manteau.

J'hoche la tête tout en esquissant un sourire réservé. Le jeune homme hausse un sourcil lorsqu'il remarque ma robe, avant de me complimenter chaleureusement.

- Vous êtes ravissante dans ce vêtement. Et serait-ce du satin ? Oh... fait-il malicieux alors que j'acquiesce, votre chef vous a donc fait part de mes goûts raffinés.

- Si je peux me permettre, ils ne sont pas difficile à deviner, étant donné l'endroit où vous habitez, je rétorque.

- Vous n'avez pas tord, admet-il.

Il me présente son bras, auquel je m'accroche après un temps de retard. Plus je le cotoie, plus je réalise que le Collectionneur est un personnage hors du temps. Il tire son parti des évènements, tout en continuant à vivre à la manière d'un noble séjournant à la cour. Ce mélange lui donne une allure de gentleman moderne.

Je me laisse guider dans une pièce plus sobre que le bureau de la dernière fois. Ici, les murs blancs et épurés mettent en valeur de grands tableaux montrant des paysages colorés. En face de la porte, une fenètre à carreaux donnant sur le jardin des Tuileries, illuminant la salle. Et au centre, une table en bois circulaire a été dressée.

Une vraie œuvre d'art.

Les couverts en argent ont été disposés par ordre croissant de chaque côté des assiettes en porcelaine, Les serviettes reposent, roulées et maintenue par des morceaux de métal argenté en forme de feuilles, même les verres semblent faits de cristal ! Mes yeux s'écarquillent en se posant sur la corbeille à fruit. Chaque pomme, banane, orange, est assemblée pour former une pyramide impressionnante.

Je manque d'éclater de rire face à ce sens du détail et cette opulence exagérée. J'avais déjà du mal à imaginer que les grands de ce monde viraient autrefois leur personnel pour un dressage de table qui ne convenait pas à leurs attentes, mais voir cela de mes propres yeux... Cela me dépasse.

Le Collectionneur, tel un homme de convenances, tire la chaise qui m'est destinée pour m'inviter à prendre place, puis s'installe à son tour. Le garde du corps qui ne le quitte jamais va quant à lui se positionner à sa droite, contre le mur. Un majordome ne tarde pas à nous apporter boissons et collations, comme si nous étions dans un restaurant étoilé.

- Alors, commence mon hôte, d'après ce que j'ai pu voir vous travaillez pour le compte d'Aumaric.

- En effet, Collectionneur, répondis-je poliment.

- Si ce n'est pas indiscret, depuis combien de temps faites-vous partie de ce gang ? Etant donné que je vous ai vu pour la première fois il y a deux jours, et que votre chef semble vous faire plus confiance qu'à n'importe quel nouveau membre, je me questionne.

Je m'autorise à boire un peu avant de répondre, pour effacer toute émotion parasite de mon visage.

- Contrairement à ce que vous semblez penser, je ne suis pas n'importe qui, je souris en esquivant sa question.

- Mais bien entendu. Votre prénom à lui seul témoigne de votre valeur.

Le marjordome interrompt la conversation pour poser devant nous deux assiettes en argent. Il retire leur couvercle pour dévoiler les raviolets rabougris en boite que j'avais l'habitude de manger avant la fin du monde.

Cette fois, je ne peux m'empêcher d'éclater de rire sous l'expression honteuse et agaçée de celui qui me reçoit.

- Vous avez raison Collectionneur, admis-je alors qu'une idée germe dans ma tête, la qualité des aliments jure avec le reste. Je vais voir ce que je peux faire pour vous fournir quelque chose qui fasse honneur à votre argenterie.

- Je vous en serai très reconnaissant, merci.

Nous laissons le silence s'installer pour attaquer ce "délicieux" repas. Je souris intérieurement. La meilleure façon de négocier est de faire miroiter à l'autre l'objet de ses convoitises, de se montrer ouvert et prêt à accéder à la demande sans contrepartie, avant de poser ses conditions. De ce fait, l'autre se sent presque coincé, obligé d'accepter celles-ci.

C'est alors que je remarque que le jeune homme en face de moi n'a pas enlevé une seule fois ses lunettes de soleil. Pour relancer l'échange, avant de passer aux choses sérieuses, je le questionne sur cette habitude surprenante.

- Pourquoi ne quittez-vous jamais vos lunettes de soleil, Collectionneur ?

- J'aime l'effet qu'elles me donnent. Mais je vous en prie, appelez-moi Cole, sourie-t-il chaleureusement. Nous avons sûrement le même âge et vous entendre prononcer le surnom dont on m'a affublé me vieillit.

- Cela me va, Cole.

Il pose sa fourchette pour essuyer le coin de sa bouche avec une serviette de table. Le voir agir ainsi me donne la sensation d'être assise face à un roi et non un jeune adulte comme moi. Le visage de ce dernier redevient neutre.

- Maintenant, si vous le permettez, parlons affaires.

Ma gorge se noue, tandis que j'hoche la tête.

- J'ai... Commence-t-il, décidé de vous aider à retrouver la fille que vous cherchez à une seule condition : faites de même en trouvant cette personne pour moi, assène-t-il en sortant une photo de sa poche.

Sur cette dernière, figure Hope.

Celui d'il y a 6 ans, seul, recroquevillé contre un mur sous une pluie battante. Ses vêtements trempés lui collent à la peau et les pages de son carnet gorgé d'eau sont éparpillées autour de lui.

Je m'efforce de masquer ma surprise.

- Vous connaissez Hope ?

- Je l'ai reccueilli chez moi après l'avoir trouvé devant la grille de mon domaine quelques mois avant le Cri. Nous sommes devenus amis, même si nous venions de milieux différents et que je ne savais rien de lui, si ce n'est son prénom. Certainement parce que son passé l'avait traumatisé et rendu muet.

Cette dernière phrase se fiche dans mon cœur tel une dague empoisonnée. Evidemment que de son point de vue tout est de ma faute. La preuve, il semble avoir mieux vécu aux côtés de Cole que du mien. Mon esprit, en lambeaux peine à réfléchir, et les larmes menacent de couler.

- Le jour de la Fin du monde, il a disparu. J'ai peur qu'il lui soit arrivé malheur, alors joignez vos forces aux miennes pour le retrouver. J'ai cherché pendant 6 ans, mais sans nom de famille, adresse ordinateur et sans proches à qui parler de lui... Je n'ai rien trouvé, achève-t-il tristement. J'espérais que vous puissiez mener l'enquète discrètement, sans un regard sur le temps que cela vous prendrait de mettre la main sur lui, mais d'après votre réaction, vous le connaissez, je me trompe ?

Je lève la tête vers Cole et voit la lueur d'espoir qui brille dans ses yeux.

- Oui je le connais. Je suis... Une amie proche. Et rassurez-vous il est toujours vivant.

Il pousse un soupir de soulagement. Les desserts font leur apparition au même moment, comme pour accompagner la bonne nouvelle que je viens de lancer.

- Dieux soient loués ! Ou puis-je le trouver ?

- Pas si vite, l'arrêtais-je. Nous avons passé un marché. Retrouvez Lys, et je vous dirai où se terre votre ami.

- Cela me semble juste, acquiesce le Collectionneur en souriant.

Il attaque sa boule de glace avec une énergie renouvelée, et je ne peux que comprendre : je ferai tout pour avoir la confirmation que Lys est en vie. J'entame à mon tour mon dessert glacé.

- Je suis content d'apprendre que nous sommes sur la même longueur d'onde, lance Cole après avoir fini de racler les bords de sa coupe en argent. Si j'entretiens une relation cordiale avec les grands de ce monde, je n'ai que de gens sur lesquels je peux compter. Je ne vous connais pas depuis longtemps, mais quelque chose me dit que vous êtes une personne de confiance Ruby.

Il me sourit une dernière fois, avant de se lever pour me serrer la main. Puis, il se penche et pose délicatement ses lèvres sur le dos de ma main. Un peu perdue par son geste, je le remercie, avant de quitter les lieux, coupable.

Il m'offre un repas, l'aide dont j'avais tant besoin, place sa confiance entre mes mains, se montre sincère et moi... Je me sers de lui. Aumaric le manipule aussi, en m'envoyant le séduire.

Il me fait de la peine.

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