Ti Jean

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Ti Jean libère son regard du vide ; il s’empare d’un bout de papier et d’un stylo. L’impulsion s’évide à mesure qu’il approche la plume de la feuille qui finit en boule. Dans le poste de police éclairé par la lumière de son téléphone qui vibre, il prend connaissance de ses prochaines astreintes.

Il aimerait rejoindre les manifestants, crier sa frustration, cracher son désarroi, hurler son espoir. Cependant, en tant que policier, pas possible de prétexter une maladie ! Le grand patron, dans sa volonté de couper court aux velléités syndicalistes de Ti Jean, l’avait déjà prévenu personnellement. En cas de désistement, même justifié, ce serait la mise à pied sans solde. La soudaine notoriété de Ti Jean, même anecdotique, n’avait pas impressionné en plus haut lieu.

Dans quelques jours se tiendra une manifestation nationale, annoncée comme la plus grande de toutes. Les opposants politiques s’emportent dans les médias, attisent le feu de la révolte. Ils parlent de « manifestation totale capitale ! » Ti Jean sait que jamais rien ne s’embrase vraiment en Haïti. Ceci dit, depuis quelques jours, il entend des discours de sécession se répandre sur les trottoirs et les fils sans logis de l’asphalte chanter des slogans. Quelque chose est sur le feu. Et ce que ça les nourrira ou est-ce que ça les calcinera ? La journée de dimanche le dira.


Originaire d’un hameau au nord des Gonaïves, ce trentenaire avait toujours été considéré comme un homme sage. Il avait été élevé par sa mère, ses grands frères et sa grand-mère dans une petite maison de type paysan. Son père… Sans père ! Son érudition avait fait ses repères. D’ailleurs, il avait pris l’habitude de ramasser et de lire tout ce qui avait été imprimé – livres, gazettes, brochures, affiches – ses yeux ronds et noirs assoiffés de signes, de lettres, de mots, de phrases, de sens, de sensibilité.

Adolescent, il se rendait une fois par semaine à la bibliothèque de l’Alliance Française. À force de l’y voir, le nouveau directeur avait pris « le petit jeune » pour l’homme à tout faire. Plus tard, en vue d’effacer la méprise, il lui avait offert un stage de découverte mais à vie. Dès lors, après l’école, parfois même le samedi, Ti Jean passait son temps à lire tout l’inventaire plutôt qu’à retaper les étagères. Si bien que la bibliothécaire avait fini par commander une centaine de nouveaux livres. Autant de romans policiers, de biographies de juges, de recueils d’études de cas et d’essais sur le droit que Ti Jean pouvait lui recommander. Il lisait alors tout, goulûment, consciencieusement, avec l’envie compulsive de se désaltérer de justice.

Il fallait dire qu’enfant, déjà, une gifle bien sentie ou une sucette dérobée et on amenait l’inculpé à Ti Jean. Assis sur une énorme souche de tamarinier, il statuait sur la société de la cour de récré. Plus tard, assis sur un banc du Tribunal de paix, il observait la posture des parties en conflit à l’entrée puis à la sortie. Il avait développé le goût pour l’effet des verdicts rendus. De la prestance à la désespérance, d’un pas hésitant au défilé triomphant, c’était cela, le pouvoir de la justice des hommes !

Tout naturellement, fraichement diplômé du Lycée Jean Robert Cius, Ti Jean s’était inscrit à la faculté de droits de l’Université d’État d’Haïti des Gonaïves. Un de ses enseignants, impressionnés tant par ses notes que par son esprit analytique, lui avait proposé de faciliter son inscription à Port-au-Prince. Ti Jean avait refusé tout net : si les provinciaux étaient appelés les gens du dehors, les gens de la capitale étaient les déséquilibrés. De plus, il venait d’obtenir son baccalauréat d’un établissement nommé en hommage au lycéen dont la mort était à l’origine de la révolution antidictatoriale. Il se réjouissait donc à l’idée de décrocher un diplôme de l’université qui avait mis fin à près de trente années de règne des Duvalier, qui plus est dans la « Cité de l’Indépendance ».

Son chemin serait tout tracé. Il finirait ses études de droit, entrerait en stage dans un cabinet d’avocats puis gagnerait de beaux procès en tant que commis d’office. Il se ferait embaucher par un cabinet réputé puis deviendrait bâtonnier de l’ordre des avocats de l’Artibonite. Ensuite, il se ferait remarquer par le Ministère et finirait soit directeur de cabinet, soit Sénateur de la République. Ti Jean avait lu que pour réaliser ses ambitions, il fallait les matérialiser. Aussi, régulièrement, il traçait sur la plage son parcours rêvé.


Cependant, ses rêves d’enfants n’avaient jamais pris en compte ses désirs de jeune adulte ni ses contraintes d’homme. Il avait rencontré une élève infirmière qui lui avait très vite offert une grossesse. Par amour pour sa famille à venir et pour conjurer l’héritage du père fuyard, Ti Jean avait dû se résoudre à écourter sa formation et à trouver un métier sûr, à salaire régulier et fixe.

Ayant développé des amitiés parmi les hommes de loi de la région, on lui avait proposé des emplois de coursiers ou d’assistant au Tribunal de Paix. Les salaires étaient insuffisants et Ti Jean aurait eu le sentiment d’être en périphérie de la justice. Malgré l’effarement général, le futur papa avait décidé d’embrasser la carrière de policier. Avec ses connaissances et sa probité, il grimperait assurément les échelons jusqu’au poste de Directeur général de la Police Nationale d’Haïti.

A l’école de police, les instructeurs étaient des agents de l’UNPol, la police du maintien de la paix onusienne. Les plus hauts gradés étaient des hommes blancs en expatriation venus d’Amérique du Nord ou de pays d’Europe de l’Ouest. Les animateurs d’ateliers étaient des policiers colorés, issus de pays en voie de développement, indemnisés par leurs gouvernements respectifs après prélèvement sur un remboursement surfacturé au Conseil de Sécurité. Tous les élèves, en voyant leurs instructeurs africains si fringants dans leurs uniformes Nations Unies, rêvaient d’aller un jour maintenir la paix dans un autre pays plus en crise. Pour ce faire, il fallait « exécuter les ordres ».

En formation, Ti Jean avait appris que tout ce qu’on attendrait de lui serait d’exécuter les ordres. Il avait bien essayé quelques fois d’étayer des prises d’initiatives de jurisprudence ou d’études de cas. Ses instructeurs ne le comprenaient vraiment pas, mettant cela sur la barrière linguistique. Persuadé que ses mots résonneraient mieux plus haut dans la hiérarchie, il avait appris à ronger son frein. Aussi était-il sorti de l’école de police avec les félicitations des examinateurs.

Par la suite, il avait été affecté au sous-commissariat de Martissant et s’était fait à l’idée d’être policier. Avec le droit, il avait voulu faire respecter la loi, garantir un climat de sécurité et donner un monde juste à sa fille. Dans la police, il aurait toujours pu le faire mais du côté de l’action, en arrêtant les bandits. Et puis il était devenu bandit malgré lui. Au début, on lui avait juste demandé de fermer les yeux sur certains agissements. Ensuite, on l’avait menacé de faire peser des affaires sur lui s’il ne faisait pas comme tous les autres : soutirer 500 gourdes par-ci par-là, ne pas enregistrer certaines plaintes, ne pas signaler les armes disparues.

« C’est le sacrifice de la loi pour offrir un monde juste à Marie !

C’est le sacrifice de la loi pour offrir un monde juste à Junior !

C’est le sacrifice de la loi pour offrir un monde juste à Aurore ! »

Ti Jean avait cultivé l’habitude de se répéter cela tous les soirs pour mieux s’endormir. Marie, Junior et Aurore étaient les prénoms de ses enfants. La première était morte avant terme à cause de complications pour se procurer quelques soins. Plus tard, le deuxième était mort-né. Cinq années après, Aurore, poussa son premier cri mais déjà quelque chose clochait. Une maladie orpheline, le diagnostic prit des mois.

Plusieurs fois, Ti Jean avait pensé à abandonner l’uniforme pour reprendre des études de droit. Le deuil des bébés et la maladie d’Aurore avaient fini d’enfouir la perspective.

A présent, il suffit d’exécuter les ordres. Protéger et servir, c’est tout.


Depuis quelques jours, ses pensées sont entrecoupées par des images de lodyans de sa grand-mère. Il a l’impression de s’enfoncer dans le marécage de ce récit oral populaire intitulé Le Marron et l’esclave de maison.

Pour sortir la tête de l’eau boueuse, il avale une énorme bouffée d’air : Aurore va guérir ! Il défroisse délicatement la boule de papier et, comme sur ses plages d’enfant, y trace le parcours de la patrouille de dimanche.

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