Lazare
Ça tire ! Sans cesse ! Ça tire, ça tire, ça tire ! Ça tire à Port-au-Prince ! Les jours sans lycée, Lazare ne sort pas. Et tant pis s’il a oublié d’acheter du gaz ! Ou de remplir les bonbonnes d’eau ! Le bruit des balles venant d’en bas le morne se rapproche. Et si une balle venait se perdre dans ses poumons ?! Il a déjà recherché sur internet les types de blessures par balle perdue. Il sait comment extraire une balle à l’aide d’un couteau chauffé et d’une pince chirurgicale.
Il s’est déjà procuré une de ces pinces grâce à un ami dont la cousine d’une petite amie travaille dans une clinique. Il a étudié des tas de tutoriels sur internet. Deux insomnies sur trois, il refait les interventions dans sa tête, une dizaine de fois, pendant de longues heures, en cas de percée dans le bras, la jambe, la hanche ou la joue. Mais le poumon ou le cœur, il ne pourrait jamais aller y farfouiller lui-même. Un trou dans le crâne, il en mourrait sur place ou alors le cerveau disjoncterait immédiatement dans un coma. Alors les jours sans lycée, il reste chez lui. Il étudie.
Il veut devenir médecin, soigner des gens et s’offrir une maison rien qu’à lui, comme le Dr. Huxtable. Il avait vu un jour un épisode du Cosby Show et avait découvert ce qu’était un père. Lazare sera propriétaire, médecin et père ! Et puis se mariera à Barbara ! Mais à présent, ça tire ! Sans cesse ! Ça tire, ça tire, ça tire !
Quand il était petit, lors de ses crises d’anxiété, sa mère avait l’habitude de le prendre dans ses bras et de lui chanter Ogou pran ka mwen[1]. L’odeur du soleil : la sueur et la poussière nichés au creux des seins de sa mère, ça le rassurait. Dans ces moments-là, sa seule certitude était que sa mère serait à ses côtés. Elle arpenterait chaque jour les rues de Port-au-Prince, une bassine de légumes vissée sur la tête, pour lui permettre d’étudier. Elle lui apporterait à manger à la sortie de l’école. Elle lui raconterait des histoires de marrons et d’esclaves de maison dans le noir quand le courant se déroberait.
Ça tire, ça tire, ça tire ! Où est sa mère ?
Lazare est petit et sec, comme le cœur de son père, dont une photo délavée trahit l’absence. La mâchoire carrée des Nago, le teint mordoré des Seigneurs, le visage en cœur des séducteurs et les pommettes hautes des rigolos, c’est tout ce qu’il a hérité de cette déchirure de photo floue trouvée, par hasard, enfouie entre les couches de foin du matelas.
Son corps chrysalide, s’extirpant enfin des dernières soies de l’enfance, Lazare est un adolescent compliqué à comprendre. Ce qui est le plus compliqué à comprendre chez lui, ce sont ses ressentiments. Lui-même ne saurait mettre de mot sur sa douleur, une douleur aphone et lancinante, une douleur orpheline, une douleur étouffée dans un couffin de rage et de désespoir. Ce couffin, c’est là où se lovent ses peurs, c’est là où se niche son réconfort, c’est là où siègent ses incertitudes. À 18 ans, c’est normal, on a quelques incertitudes. Lazare, lui, c’est tout ce qu’il a, ses incertitudes… ses incertitudes et ses ressentiments, depuis que sa mère avait emporté avec elle, sur un genre de radeau, sa confiance et l’argent de la boite à gâteaux.
Ils conversent quelques fois. « A quoi bon ? pense Lazare. Tout ce qui l’intéresse, ma mère, c’est le parfum des mangues de saison, l’onctuosité des avocats ou le fondant du griot de la marchande de la rue de l’Enterrement. Elle ne me parle plus que de cela. Je préfère encore ignorer ses appels. De toute façon, WhatsApp, ça mange la moitié des mots et ça fait des voix de robot ! Quel amour peut s’épancher d’une fibre optique ? Quelle chaleur peut s’échapper d’une onde numérique ? De toute façon, elle ne m’aime plus ; ça tombe bien je n’ai plus de chaleur pour elle ! De toute façon, elle est partie, elle a fait son choix ! Elle a préféré les dollars américains aux étreintes de son seul bambin. Qu’elle rentre donc les bâfrer ses maudites mangues, ses saletés d’avocats et ses griots parasités ! »
Ce départ, Lazare n’y avait jamais vraiment cru jusqu'à cette après-école de mars. Il trouva sa mère en sanglot au milieu de la pièce vidée. Assise à même le sol, une valise aux pieds, il semblait que les sanglots dévalaient ses mots – si seulement elle avait pu les trouver. Lazare avait séché les larmes de sa mère puis l’avait serré dans ses bras fort et longtemps. Il prenait de fortes inspirations de ses cheveux, de ses mains, de son cou et de sa poitrine, comme pour mettre en bouteille les fragrances d’une mère vouée à la sublimation. Il savait le radeau, qu’il ne la reverrait plus, qu’il était, à 11 ans, désormais, seul face au monde. Dans le container que sa mère avait fait installer chez sa sœur, Lazare s’était endormi sur le lit, entouré des bric-à-brac de son ancien logement. Dans l’obscurité, sonné par un départ auquel il ne croyait toujours pas, il revisionnait dans sa tête les adieux. Sa chrysalide à peine fissurée, déjà la dernière bise maternelle glaçait son âme.
* * *
Lazare a déjà reçu trois refus du consulat américain. « Obama, Trump, Biden, aucun ne veut de moi. Ils ont bien voulu de ma mère mais jamais de moi ! De toute façon, je ne veux pas d’eux non plus ! C’est maman qui tient à me faire venir. Soi-disant, elle devait partir avant pour mieux faire avancer les démarches pour moi ! Sans doute par peur du jugement de sa tante ! Laisser son fils quasi-seul dans les rues de Port-au-Prince, ce n’est pas digne d’une bonne mère. C’est sûr, par peur du jugement. Pas par amour, sinon, elle ne serait jamais partie ».
Quand Lazare pense à sa mère, il a envie de crier et de taper. Il a depuis longtemps enfoui les bons souvenirs d’elle, loin, profondément dans les sables mouvants de sa mémoire d’enfant. « Une lâche ! Ce n’est qu’une lâche ! Elle a fui devant le danger. Elle m’a abandonné aux balles et aux coupures d’électricité.
Les choses ne sont pas si douloureuses ni difficiles d’elles-mêmes ; mais notre faiblesse et lâcheté les font telles ». Lazare a découvert Montaigne récemment, depuis qu’il a intégré un groupe de paroliers. Rejoindre ce groupe lui fait du bien, même s’il ne prend que très peu la parole. C’est lui le plus jeune de la bande. Il aimerait les suivre dans leurs nuits d’ivresse mais il n’a ni leurs moyens ni leur indépendance. Sa tante lui ferait trop de remontrances. Lui que les questions existentielles harcèlent jour et nuit – en mangeant, en marchant, en se lavant – trouve un peu de sérénité auprès de ces intellectuels qui ont toutes les réponses. Il rêve de ne plus douter de rien comme eux, d’être si sûr de tout comme eux, si campé dans sa vision du monde comme eux. Quand il est avec eux, il ne pense plus, il enregistre. Parmi eux se trouvent quelques rescapés du mai 68 de 2004, comme disent certains commentateurs que Le Chansonnier conspue. Il admire chez Le Chansonnier et ses paroliers, ces hommes de gauche chevronnés, la ferveur avec laquelle ils citent Marx et Engels. Depuis son adhésion, Lazare ne va plus à l’église. Ses questions métaphysiques ont trouvé plus de résonance en cinq mois auprès du Chansonnier qu’en sept ans de messes saturnales.
Depuis qu’il fréquente ces intellectuels, Lazare a une meilleure lecture de l’occupation internationale: l’ONU, les Etats-Unis, le Kore Group, les ONG, ce sont eux qui volent nos mères ! Ça rend le pays invivable ! Ça nous fait nous vomir, ça nous fait nous rouler dans la merde et puis quand on ne regarde plus, hop, ça vole les mères. “ Instaurer la démocratie et la paix” qu’ils disent. Lesquelles ? Les nôtres avant tout ou les leurs malgré tout ? Pourquoi ils nous volent nos mères, alors, s’ils veulent instaurer la démocratie et la paix ? Ce ne sont pas nos pères qui vont nous élever ! Eux sèment puis s’enfuient, des plantes parasites qui engendrent de la mauvaise graine ! Nos pères à nous, ça fait bien longtemps qu’ils ne s’autorisent plus à s’élever !
Coups de feu.
Ça tire, ça tire, ça tire ! Où est maman ? Qu’est-ce qu’il a de mieux que moi, l’Oncle Sam ? Des putains de rues propres, des salopris de métros et des nuits sans coup de feu. Et moi, Lazare, qu’est-ce que j’ai ? Des fioles d’une mère chloroforme pour endormir mes angoisses ! C’en est assez ! Trop d’insécurité ! Trop de résignation ! Trop de corruption ! Trop de retard dans les leçons ! Trop de rapt de nos mamans ! Pour que tout cela cesse, il faut manifester !
La manifestation c’est la solution du Chansonnier. Lazare essaye de s’en convaincre mais n’est pas sûr d’avoir sa place dans la bataille. Et puis sa mère et sa tante le lui ont formellement interdit.
[1] Ogou pran ka mwen: chant de tradition vaudou

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