Sanite
Sanite raccroche et laisse enfin éclater les sanglots que trahissait sa voix tremblante. Ils se sont parlés mais ne sont rien dit. Mais rien que d’entendre sa voix… 1000 km d’eau salée et 7 années les éloignent ! Que lui restait-il à dire à son fils ? Lazare n’était plus l’enfant qu’elle avait laissé ; d’ailleurs, il n’était plus un enfant. Pas tout à fait un homme. Le rassurer sur les changements de son âge. Qu’est-ce qu’elle en savait ? Ses propres turpitudes pubères étaient bien loin et bien autre, de toute manière. Elle avait quitté Lazare alors prépubère. Ses centres d’intérêts avaient dû bien changer. Enfin sans doute. Elle imaginait, ils ne se disaient plus. Plus comme avant. Il se contentait de « oui… non… je ne sais pas… laisse tomber ! » et elle rassurait « on fait aller ». Mais est-ce que les glaires de fruits de la passion, comme il les nommait, le répugnaient toujours autant ? Est-ce que, lorsque profondément endormi, il mâchait toujours l’air ? « Je me délectais de mes plus beaux rêves, ma p’tite maman ! » Est-ce que son ami, le grand Éphraïm, brutalisait toujours les putes ? Est-ce que lui, Lazare, s’était mis à brutaliser les putes ? Est-ce que son petit homme à elle lui pardonnerait, un jour, de l’avoir laissé derrière ? Est-ce qu’elle se le pardonnerait, un jour ? Elle avait tout risqué en prenant ce bateau clandestin. Tout sauf la vie de Lazare. S’il s’était noyé, elle ne se le serait jamais pardonné. Et à l’époque, le temps de faire les papiers et qu’il la rejoignît ne devait être qu’une question de mois. Aujourd’hui elle en est à sa quatrième demande et au cinquième recours. Aura-t-il son visa un jour ?
Avant son départ, elle tenait Lazare au courant de tout, des problèmes comme des débrouillardises. Elle le consultait sur tout, l’argent qui allait manquer, les beaux-pères potentiels, tout. Ce départ, c’était seulement pour Lazare. Il n’était pas comme les autres ; quelque chose de plus ! Ce départ, c’était une chance de lui donner plus que ce qu’elle n’avait jamais eu : le choix, de s’élever comme de sombrer. Mais le choix, c’était le seul luxe qu’elle pouvait lui offrir. Pas comme le père de Lazare et son père avant lui, tous deux finis affamés, au fond d’une cellule infâme, à vingt ans d’intervalle. Son choix à elle – nivelé entre le hissement et la dégringolade ou acculé à la chute par pallier – avait été de soumettre son corps robuste et crispé aux dents d’acier d’une usine à munition dans le Sud des Etats-Unis.
Haïti lui est devenu étranger. On ne lui envoie plus la musique du moment. Les blagues du quartier, on ne les lui raconte plus, trop longues à contextualiser ! Elle avait pensé réussir à être ici et là-bas à la fois. Mais le là-bas l’a progressivement oublié et l’ici rapidement happé. Dès son arrivée en Caroline du Sud, elle avait intégré la communauté haïtienne de son fiancé. « Les Etats-Unis… c’est tribal ! Les Noirs avec les Noirs ! Les Juifs avec les Juifs ! Les Italiens avec les Italiens ! Et ainsi de suite. Au sein de ces divisions, il y a encore les riches avec les riches, les pauvres avec les pauvres et les contribuables avec les contribuables. »
Les USA sont une fédération de tribus dans laquelle les limites physiques sont circonscrites à coup de pistolet et les frontières mentales à coup d’injonctions sociales. C’est plus primaire qu’en Haïti qui sait être rigide pour protéger les strates sociales mais se montre quand même plus civilisée. En Haïti, pas de Black culture ou de Georges Floyd mais on ne verra jamais une femme de ménage marier un héritier de l’import-export.
Pour comprendre ce nouveau pays et assimiler ses codes, Sanite a pu se reposer sur la communauté baptiste haïtienne. D’une certaine manière, on y vit à l’haïtienne, mais on y ressent en esperanto. Dans cette communauté, on se donne des jobs, on s’aide pour les formalités administratives, on se recommande des médecins ; un peu comme le faisaient les Blan[1] qu’elle servait à Port-au-Prince.
La communauté baptiste de Caroline du Sud rejette en bloc le vaudou. Pour eux, c’est la religion du Diable. « C’est parce que les Haïtiens frappent sur les tambours de Satan que l’apocalypse avait frappé la terre, le 12 janvier 2010 ». Le fiancé de Sanite, un sombre pasteur, y croit dur comme fer. A la suite de ce tremblement de terre, il s’était repenti, converti. Il avait renoncé au vaudou et ne le tolérait plus chez lui. Lorsque Sanite était arrivé aux Etats-Unis, il lui avait fait renoncer aux loas[2], dans une cérémonie privée et spéciale. Tellement spéciale que seul lui en avait le secret. La cérémonie s’acheva par le baptême de Sanite dans le fleuve Roanoke.
Ce jour-là, Sanite était devenue Jezila ; elle avait trahi sa lignée de Mambo[3] et d’Impératrices[4]. Elle avait l’impression, plus que de vendre son identité, d’effacer son histoire familiale, celle commencée en Dahomey avait été exterminée dans sa traversée.
Aujourd’hui, Sanite a fini par se faire à la vie avec l’Oncle Sam, au fond il suffit d’appliquer fidèlement le triptyque de toutes ses tribus : Bosse, obéi, dépense !
Son Lazare, sa ville, tout lui manque. On lui cache des choses comme pour la préserver, alors Sanite regarde CNN et Fox News pour prendre des nouvelles d’Haïti. Ce qu’elle y voit est dépaysant, déroutant, même. Elle reconnaît les rues de Port-au-Prince mais il lui faut toujours un temps d’adaptation, le temps d’ajuster sa focale à la loupe médiatique. Kidnapping, malnutrition, gang, son pays est devenu une maladie vénérienne, il ne faut pas y pénétrer ou avec protection. Et dire qu’elle a laissé Lazare dans ce guêpier. Quel genre de mère est-elle ? Comment a-t-elle pu faire cela ?
Sanite s’inquiète : on annonce une révolution pour demain. Elle en a déjà vécu plusieurs, des révolutions. Elle n’y croit plus mais son Lazare, lui qui a tant de colère et ne sait pas encore le monde, c’est sûr, il s’y laissera prendre !
[1] Expatriés
[2] Loa: déité vaudou
[3] Mambo: prêtresse vaudou
[4] Impératrice : femme haute gradée dans le protocole vaudou

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