L'Évolué

10 minutes de lecture

Ti Jean claque la porte du véhicule blindé. Il s’assoit à l’avant et le Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts fait signe au chauffeur de démarrer. Quittant la Forêt-des-Pins, Ti Jean escorte le haut-fonctionnaire, anxieux, au Conseil des Ministres exceptionnel. Il a été convoqué par un coup de fil inopiné au réveil par le Président lui-même. « Les nouvelles des derniers jours ne sont pas engageantes ; avec la manifestation totale capitale qui prend de l’ampleur, le vent commence à tourner ».

Le Secrétaire d’État s’enfonce à travers bois et s’arrête de temps à autre pour documenter l’évolution de son action de préservation des forêts primaires. Il en est fier de son action de préservation ! « La population n’a pas encore conscience de la révolution qui se joue dans la sylve ! Elle ne la comprend pas aujourd’hui. Mais demain ! Demain, les nouvelles générations en prendront toute la mesure. C’est à ce moment-là que mon nom sera célébré ! C’est à ce moment-là que je serai reconnu à ma juste valeur ! Nul n’est prophète en son siècle ; je dois être un homme d’innovation sans doute trop en avance pour mon temps ; ils ne sont pas encore évolués ! » Le chauffeur et Ti Jean ont l’habitude des éruptions verbales du haut-fonctionnaire et ont appris à se montrer impassible.


La voiture inhale la poussière et le Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts se délecte du spectacle émoussé et intangible d’un camaïeu de vert planté dans une terre rouge, ponctuée de roches écrues et traversée d’asphalte carbone. Plus loin dans une clairière, il contemple le tableau de trois générations d’hommes, bêches volontaires, les pieds humus, les mains cueillettes et la tête nébuleuse. « C’est cela mon Haïti à moi ! Le pays en dehors, comme on l’appelle méprisamment depuis la Capitale. L’état de nature à la Rousseau, là où les hommes vivent en harmonie et n’ont d’autres impératifs que ceux de la Lune dictant le temps des semailles et des récoltes. Ces hommes, ces femmes perchés sur la montagne, que ni les mutations sociétales, ni la politique ni les pandémies n’atteignent ! Ces enfants chéris proches des cieux et qui chuchotent à l’oreille de Dieu ! Ce sont eux qui portent des principes qui feront bientôt d’Haïti une terre de paix et de sagesse ».

C’était cet idéal qui l’avait poussé à étudier l’agroforesterie à la faculté d’agronomie de Damien puis, de l’autre côté de la mer, les sciences environnementales à l’Université de Pennsylvanie. De retour au pays, il avait employé les expériences acquises à Greenpeace en fondant sa propre ONG. Lui, seul au départ, s’occupait de former les paysans de sa région natale à la gestion en coopérative. Par la suite, il rédigeait leurs propositions de financements. Plus tard, il avait été contractualisé par les prestataires de gros bailleurs de fonds internationaux pour décrocher des certifications bio.

C’est à cette période qu’il avait rencontré le futur Président, alors exportateur de denrées agricoles. Après l’accession au pouvoir de ce dernier, pour occuper le poste de Ministre de l’agriculture et de l’environnement, le profil de ce fondateur d’ONG environnementaliste avait fait l’unanimité. Sa success story de fils d’enseignante célibataire de la campagne tout de même diplômé de Pennsylvanie grâce à une bourse Fulbright avait fait mouche dans les médias.


Consciencieusement, le nouveau Ministre avait tout lu, rencontré tout le monde puis proposé des politiques de remédiation, au plus près des besoins de la population, producteurs, intermédiaires comme consommateurs.

Lors du rendez-vous de présentation, le Premier Ministre prit un ton solennel et félicita son subordonné pour le travail de fourmis. Son Conseiller, un Américain toujours assis en retrait, demanda le document de politique agricole et environnementale et se mit à le lire en diagonal. Il se montra heureux de la qualité du document.


Quelques mois s’écoulèrent avant qu’on ne reparlât au Ministre de l’agriculture et de l’environnement de sa proposition de politique : on avait pu sécuriser un financement onusien de plusieurs millions sur deux ans pour l’une de ses mesures ! Bien entendu, le Ministre allait être en charge de la supervision du déploiement du programme mais les fédérations paysannes bénéficiaires ainsi que les prestataires avaient été sélectionnés au préalable. Les moyens de contrôle des dépenses et des activités avaient été délégués à une firme indépendante américaine.

On lui demandait de faire le tour des médias et des zones de déploiement pour ne faire que la promotion d’un programme sur lequel il n’avait aucun pouvoir, pas même celui de la signature des chèques. Pendant un temps, il s’en était accommodé mais commença à poser des questions lorsqu’il fit l’objet de violentes interpellations lors de visites de terrain. Plus tard, on avait fini par endormir ses doutes en lui annonçant qu’une autre de ses mesures avait reçu le financement d’une banque inter-étatique de développement, vingt millions sur cinq ans.

Bien résolu à prendre plus de place dans la gestion de ce dossier, il demanda une entrevue au Président et au Premier Ministre. On le reçut aimablement, le Conseiller toujours assis en retrait ne dit mot. On le rassura et le félicita pour ses idées et son engagement.


Quelques jours après, toute la presse annonça un remaniement, plusieurs ministres avaient été remplacés mais le sort de celui de l’agriculture et de l’environnement restait encore incertain. La mère du Ministre l’avait appelé affolée : qu’avait-il bien pu faire ? Elle qui s’était sacrifiée pour lui offrir les meilleures études, le pensait définitivement à l’abri depuis sa nomination ! Elle lui avait pourtant bien dit de passer l’éponge. Qu’il valait mieux un homme honnête contrarié dans ce gouvernement corrompu qu’un énième cynique. Est-ce qu’un cynique se soucierait autant des paysans et de la forêt ?

Son épouse lui rappela les échéances du prêt et les travaux d’agrandissement de la maison. Son cher ami le Chansonnier, avec qui il avait fait ses études classiques, lui avait recommandé de contacter le Conseiller et de lui promettre de ne plus rien demander.

Alors en fin d’après-midi, le Conseiller Américain avait répondu à son appel : Il était vrai que le Président songeait à le congédier mais lui, le Conseiller, avait négocié toute la journée pour lui assurer au moins un poste de Secrétaire d’État. Ce n’était pas vraiment une rétrogradation, davantage « une réorientation stratégique pour mieux convenir à son niveau d’expertise ». Il avait de grandes idées, l’État ne pouvait s’en passer. Mettre de côté l’orgueil et en priorité le peuple. Préparer les prochaines élections. Ce qu’il pourrait réaliser en tant que Président...

Le Ministre se résigna au poste de Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts. Il avait le soutien et les espoirs de tout son entourage. « Qu’à cela ne tienne ! Je serai l’homme de l’intérieur. Il faut bien entrer dans le moule pour le casser du dedans. Au moins de là, j’aurai un coup d’avance. Je resterai alerte, consignerai toutes les magouilles et renseignerai les organisations de la société civile. »


Ti Jean laisse échapper un sourire sardonique. Ce que le Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts appelle le moule est en réalité un engrenage, une mécanique bien lubrifiée pour faire avancer la machine de la destruction. Nombreux sont ceux qui s’y sont perdus, se voulant être le grain de sable vertueux qui stopperait le broyage incessant. Ils se sont avérés simplets lubrifiant. On ne détraque pas une machine avide de sang, encore moins de l’intérieur. Entrer dans le moule, c’est d’abord se conformer, puis se conforter et enfin se configurer. La machine façonne, si ce n’est par coercition, ce sera par usure. Elle crante l’engagement et les principes jusqu’au parfait alignement. Ti Jean était bien placé pour le savoir. Il avait grimpé tous les échelons jusqu’à la sécurité des hautes personnalités de l’État. Du poste de police miteux installé dans un conteneur en périphérie, au cœur des bureaux réarrangés de la Présidence de la République, en passant par les immenses villas floridiennes dans les hauteurs de la ville tenues par l’élite économique, il les avait tous vu. Les apprentis broyeurs broyés, les dents longues élimées, et les simplets lubrifiants comme le Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts. Et voilà qu’il reprend son récit !


Très vite, le Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts, se rendit compte qu’il n’avait accès à rien, pas même à un bureau individuel. On l’avait affecté à un programme spécial, la préservation des forêts primaires. Aussi avait-il mis au point toute une méthodologie. On lui avait même mis à disposition, sans qu’il n’en fît la demande, une belle équipe de gardes forestiers équipés d’uniformes de camouflage et d’AK-47. On l’envoyait en mission de terrain toutes les deux semaines et on bloquait ses rapports faisant mention de braconnage, de contrebande ou de trafic d’armes dans les espaces frontaliers. L’homme de l’intérieur passait donc le plus clair de son temps en plein air, en dehors des affaires de l’État. Ce n’était pas pour lui déplaire ; il préférait encore les chants du moqueur polyglotte en plein vol dans la forêt que la compagnie des charognards du bas de la ville capitale. « Finalement, la vie de marron n’est pas si mal, messieurs. Je ferai de mon mieux pour préserver l’écosystème ! Et puis sortir du gouvernement sans au moins une pension à vie et deux maisons serait la preuve d’un échec cuisant de ma propre politique de préservation ! »


* * *


Ti Jean ouvre la porte de la salle du Conseil. Le Secrétaire d’État à la chasse et aux forêts s‘installe à la table et gesticule en excuse pour son retard. Au Palais National, tout le monde est fébrile, sauf le Président. Même le Conseiller, d’ordinaire si flegmatique, montre des signes de nervosité. Des ministres suivent la réunion via visioconférence, justifiant leurs absences par des rendez-vous médicaux ou des formalités de résidence, tous deux à l’étranger. Le Président semble triomphant. Pour lui, la manifestation de demain n’est qu’un moyen de pression malhabile fomentés par l’opposition, rien de sérieux ! Avec le soutien des pays occidentaux, il ne risque rien. Personne n’osera se mesurer au Kore Group et il enjoint même le Conseiller de sourire un peu : « Pourquoi cette tête de cadavre, mon vieux ! Je suis avec vous ; vous êtes avec moi ! Il ne nous arrivera rien. Souriez donc, c’est Haïti, ici ! Rien n’est jamais vraiment sérieux, mon ami ! N’ayez crainte du dehors. Dehors, ce n’est que de la vermine ! »

La réunion se poursuit et le Ministre de l’Intérieur énumère au Président les lieux de postage de la police pour le lendemain. Le Secrétaire d’État écoute attentivement prenant des notes mentales.

Excédé par la désinvolture du Président, le Conseiller explique que l’inflation, l’insécurité et les scandales financiers ont eu raison de la patience de la rue. Il suggère donc d’adoucir le climat, d’acheter un peu de paix sociale et demande aux ministres de surseoir aux dépenses ou plutôt de les diminuer et de redéfinir la distribution budgétaire : moins aux « prestataires » et plus aux organes de l’État, aux collectivités territoriales. Fixer les prix des produits de bases et des médicaments. Pour deux ou trois mois seulement !

Un Trumpiste préconisant l’interventionnisme économique ; à temps désespéré, mesures désespérées ! pense le Secrétaire d’État.

Le Président, le regard exalté, s’oppose aussi vivement que fermement : « Je ne cèderai rien à la masse. Rien ! Haïti, c’est moi ! Haïti, c’est moi ! Et personne d’autre ! Surement pas ces va-nu-pieds des rues ! Encore moins leurs commanditaires ! Je ferai comme bon me semble ! Et si Monsieur, le Conseiller n’est pas content, que Monsieur aille conseiller sous d’autres tropiques ! »

Le Conseiller s’excuse poliment puis quitte la pièce précipitamment. Les ministres se regardent, incrédules. Le Président leur donne congé : « Je ne cèderai rien. Faites des provisions ! Ça risque de prendre quelques jours avant que la rue ne le comprenne. »


Sur la route menant à la maison du Secrétaire d’État, Ti Jean fulmine. Il vient de voir le visage de l’avidité et de la bêtise sous les traits de son Président. Il ne l’a pas élu mais vit son autoritarisme à divers niveaux et depuis trop longtemps. La veille, ses collègues lui avaient demandé de prendre la tête du syndicat, de le faire renaitre après près d’une décennie à vivoter. La plupart des camarades prônaient la force et la destruction de la direction générale. Lui avait accepté le rôle, à condition de le laisser résoudre les problèmes à force de dialogue et de propositions nouvelles. Mais ce qu’il venait d’entendre de la bouche même du Président ! Il refuse de subventionner la nourriture et les médicaments. Les médicaments ! Il serait possible de subventionner les médicaments d’Aurore mais le Président ne le veut pas. Parce qu’une personne s’y oppose, ce sont des millions de personnes qui doivent mourir ?! C’est de la persécution. Une volonté de punir les plus pauvres par plus de pauvreté ? Une double peine ? Une manière d’anéantir les « va-nu-pieds », la « vermine » ? Il cherche à en finir avec nous ! Il y a des oppresseurs que seule la violence fait vaciller.


Ti Jean s’imagine alors prendre les armes. Il retournerait au Palais National, prétextant devoir récupérer un objet oublié par le Secrétaire d’État. Il se rendrait directement dans le bureau du Président et tirerait à bout portant. La balle traverserait le crâne du Premier des Haïtiens, les chaires de son cerveau et recracherait les deux neurones qui construisait sa pensée. Une justice à la « va-nu-pieds » !


Après quelques minutes, Ti Jean revient à lui et à la réalité de prisonnier que lui vaudrait cet acte. Alors il finit par se convaincre que les oppresseurs ne représentent qu’une petite poignée. Une exception, même ! La plupart des gens sont bien plus raisonnables. De toute façon, de la violence nait le chaos. De la non-violence nait le progrès.

La voiture freine brusquement, le badge de Ti Jean frappe légèrement son visage : « Protéger et servir ».



Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Juju t'écris toi??? ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0