Chapitre 3 : La mort du vieux cerf
Par un simple réflexe inné, inscrit dans sa chair, Klair cala sa joue contre la corde tendue de son arc, sentant une vibration malaisante jusque dans sa mâchoire. Le sol tremblait plus fort, faisant tomber la poussière des murs en ruine.
Le sommet des collines dans l’horizon semblait maintenant bouillonner, une coulée somatique recouvrant goulûment chaque pierre, chaque tronc d'arbre sur son chemin.
Un grand et vieux mâle s’arrêta une fraction de seconde sur la route, la tête haute, offrant son flanc dans une pose tragique. À cet instant, un cri strident et collectif, comme le déchirement d'une feuille de métal rouillé, jaillit dans le vent. Une onde d’effroi parcourut le dos des deux éclaireurs. Klair resta concentrée, une seconde et elle pouvait manquer sa cible.
...Souffle coupé... inspirer... expirer...
Elle lâcha la corde dans un claquement sec, le son fut immédiatement englouti dans l’écho, par le rugissement de la masse. La flèche fendit l’air saturée de poussière. Le mâle s’effondra net, touché en plein cœur. Une mort brève et sans souffrance. Du coin de l’œil, elle discerna la silhouette d’une biche qui avait stoppé sa course afin d’observer ce qu’il venait de se passer. Elle donna un coup de langue sur son museau, chassa plusieurs mouches en secouant la tête et disparut dans les cendres comme un spectre.
— On n'a pas le temps pour le dépecer, Dav ! On l'embarque entier ou on le laisse ! On n’a pas le choix...
Elle rangea son arme sur le côté, alors que le raz-de-marée empli de mort commençait à occulter la lumière, transformant l'après-midi en un crépuscule hâtif et mortel.
— J’ai vu une vieille remorque dans la cour. Va la chercher, ordonna-t-elle un peu trop sèchement. L’approche du danger la rendait nerveuse. Son compagnon sembla ne pas y prêter attention, il sortit par où ils s’étaient introduits dans la vieille baraque.
Klair enjamba l’ouverture et courut récupérer sa flèche. Elle signa sa proie pour la remercier d’avoir offert sa vie pour le groupe. Elle avait lu ça dans un vieux bouquin qui parlait d’un peuple qui avait cette coutume. Elle aimait beaucoup l’idée... C’étaient aussi des survivants luttant pour continuer de courir.
Dav arrivait dans un grincement strident poussé par l’ancestrale remorque de jardin bricolée. Les roues métalliques où avait disparu le caoutchouc d’origine hurlaient sur l'asphalte craquelé comme une plainte lancinante. Ensemble, ils chargèrent difficilement les deux cents kilos de viande, estima la jeune chasseuse. Elle découpa les bois et les enfourna dans son sac à dos...

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