Chapitre 4 : La route
Le retour fut un long et compliqué calvaire. Le sol inégal leur imposait parfois un effort considérable. Chaque mètre gagné était une lutte contre le poids du cerf et la vibration du sol qui devenait insupportable. La faim et la fatigue qu’ils avaient endurées depuis qu’ils avaient quitté le convoi pour chasser et apporter autre chose que de vieilles rations militaires, ramassées au cours de leur long périple, ne les aidaient pas.
— Tu penses qu'on pourra se poser un peu au camp de la rivière ? demanda Dav, les muscles du cou tendus par l'effort. Juste pour une vraie nuit... entière ? demanda-t-il, presque suppliant.
La jeune femme ne ralentit pas, transpirant sous la charge. Elle gardait les yeux fixés sur la route devant eux, là où le paysage semblait avoir été passé au rasoir. Les trop rares plantes comestibles n’avaient que cinq à six ans pour se développer, croître avant le prochain tour du monde et le retour des survivants dans ces contrées. Après le passage de la Horde gloutonne, elles devaient recommencer. Sur un ton grave, elle affirma :
— Tu connais la règle, Dav. Si on s'arrête, on meurt. La Horde ne dort pas, elle ne fatigue pas. Elle mange, c'est tout. Et crois-moi, tu n’aimerais pas du tout ça...
— Joh dit qu'avant, les gens vivaient dans des maisons qui ne bougeaient pas, reprit l’adolescent à la barbe clairsemée, d'une voix hachée. Ils restaient là des années. Toute une vie. Il dit aussi qu'il y avait des villes avec des jardins qui fleurissaient chaque printemps.
Elle laissa échapper un rire amer, sans joie.
— Joh a quarante ans. Il a vu la fin du monde quand il était gosse. Ses histoires, c'est comme cet objet en verre que tu as ramassé : c'est joli, mais ça ne sert à rien. Le monde ne fleurit plus. Il est juste en attente entre nos deux passages. Nous ne sommes ni vivants, ni morts...
— Des... Morts-Debout... souffla lentement son trop confiant compagnon, comme pour lui-même...
Klair et son jeune ami replongèrent dans de sombres pensées. Les mots qu’elle avait prononcés étaient tranchants comme le verre et laissaient une blessure douloureuse dans leur esprit.
Ils traversèrent une plaine qui, autrefois, devait être une prairie. Aujourd'hui, c'était une étendue de terre grise et compacte. Il n'y avait plus une seule herbe, plus une écorce sur les squelettes d'arbres qui pointaient vers le ciel comme des doigts décharnés, suppliant le ciel de leur donner vie. C'était la deuxième fois que la caravane empruntait ce corridor en dix ans.
À chacun de leur passage, la terre semblait plus morte, plus stérile, la désolation s'accentuait. La tempête qui approchait ne se contentait pas de passer ; elle vidait le monde de sa substance, de sa sève. Ne laissant derrière elle qu'une poussière acide où rien ne pouvait repousser sans une once de résilience.
— Regarde, dit-elle en désignant une carcasse de voiture à moitié enterrée. On est passé devant il y a deux cycles. Elle était encore rouge. Maintenant, elle est aussi rouillée que le reste. La pluie et le vent finiront par avoir raison d’elle.
Ils n'étaient plus des voyageurs, ils étaient les fantômes d'un circuit fermé, condamnés à parcourir la même boucle de désolation autour d’un monde abandonné, jusqu'au jour où la Horde finirait par les rattraper ou que la terre ne leur donne plus rien pour ne pas laisser tomber...

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