Chapitre 7 : Joh
Au centre du cercle de véhicules et carrioles, assis sur une caisse de métal, un homme à la barbe blanche, vêtu d’une vieille veste militaire rapiécée, observait un groupe d’enfants qui essayait d’harnacher à la remorque-réserve le bon vieux Dambo, un éléphant d’Asie qui servait déjà les hommes du temps des anciens.
Joh sourit à l’arrivée des deux jeunes gens. Proche de la quarantaine, les tempes poivre et sel, les mains calleuses faisaient de lui une relique vivante, le dernier témoin aux prunelles mélancoliques, survivant d'une époque où l'humanité ne fuyait pas vraiment...
Klair lui rendit chaleureusement son sourire. Elle laissa l’équipe cuisine récupérer le grand cerf et l’emporter vers les fourneaux d’Herv. Dav tendait déjà l'objet trouvé dans les ruines au vieux sage. Elle comprenait son impatience mais elle devait avertir leur guide de la situation d’urgence.
Joh prit l’appareil des main du jeune Dav, avec une tendresse infinie, ses doigts effleurant la lentille poussiéreuse. Il retint une larme de nostalgie. Il reconnaissait un Olympus PEN-F, photos argentiques... Fébrilement il ouvrit le clapet, peut-être l’espoir d’y trouver une pellicule... Vide, ou détruite par le temps... Dommage, pensa-t-il déçu...
— Ça servait à capturer l’instant présent sur une image fixe, murmura-t-il. Pour que les gens se souviennent de ce qu'ils avaient aimé ou faire des trucs débiles. Mais aujourd'hui... le temps est la seule chose qu'on n'arrive plus à attraper.
L’ancien rendit l’appareil photographique rouillé au jeune homme complètement fasciné par l’objet qui pouvait capturer le temps... Waouh, s’exclama-t-il en montrant sa trouvaille aux curieux qui s’étaient approchés.
Joh roula une cigarette avec le tabac qu’il faisait pousser et sécher dans sa roulotte, centre névralgique de la colonne, faisant office de réserve, de dépôt pour les restes du passé ramassés sur le chemin. Tractée par le doux et dernier de son espèce, Dambo.
Klair, admirative, l’observait avec tendresse....
Trouvée deux mois après la première vague vorace, elle n’était qu’un souffle de vie dans les bras de sa mère, morte de faim au milieu des décombres d’une ville quelconque de l’ancienne France. Les trois Grands, jeunes adolescents insouciants à l’époque, l’avaient recueillie pour ne plus jamais l’abandonner. De ce sauvetage, Klair ne gardait aucun souvenir, sinon les récits distillés au coin du feu par son sauveur. Tandis que leur petite troupe s’étoffait au gré des survivants croisés en chemin, le destin les avait menés vers le convoi de Père Maurice.
C’était un ancien militaire qui avait compris, avant tous les autres, que le seul salut résidait dans le mouvement perpétuel. Lors de la troisième bataille pour endiguer le fléau et le massacre qui en découla, il avait rassemblé les premiers survivants et tracé les premières cartes de cette boucle sans fin, jetant les bases d’une discipline de fer pour que l’humanité ne soit jamais rattrapée. Klair gardait de cet homme le souvenir d'une gentillesse accompagnée d’une dureté quasi dérangeante. Elle n’avait alors que deux ans et demi, mais elle appartenait déjà à la boucle.
La jeune femme reporta son attention sur Joh, il fumait en silence, simplement assis au centre de son groupe, de sa famille, observant les visages enfantins avec un grand sourire. Elle n’avait connue que cet homme et il était tout pour elle, un père, un confident et un mentor.
— Et toi, Klair ? Il tourna son regard plein de sagesse mais elle pouvait y voir aussi une détermination sans faille. Que nous ramène ma rude guerrière ?
Klair sentit le poids de sa mission lui revenir en plein cœur, balayant la douceur de l'instant. Elle jeta un dernier regard vers l'horizon où la poussière continuait de s'épaissir, avant de se pencher vers le quarantenaire.
La petite guerrière s'accroupit face à lui, ignorant l’effervescence occasionnée par Dav et les fouinards. Elle attrapa le poignet de Joh et planta ses yeux dans le regard redevenu grave du vieil homme. Il plissa le nez en sentant l’odeur du sang et le musc du vieux mâle qui émanait d’elle.
— La Horde a accéléré, Joh. Elle a déjà franchi la crête nord.
Le silence tomba brusquement sur le centre du cercle, comme si le vent lui-même s'était arrêté de respirer. Joh ne cilla pas, mais dans un tremblement nerveux, la cendre de sa cigarette tomba sur ses genoux.
— Combien de temps ? demanda-t-il en se redressant, sa voix ayant perdu toute la chaleur qu’elle lui connaissait.
— Trop peu, un jour max, deux s’ils passent par la rivière, répondit-elle en fixant le mur de poussière qui dévorait déjà la lumière au loin. Si on veut voir l'aube, il faut que le serpent rampe. Ce soir...

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