La Maison de Pierre
Akil ouvrit les yeux lentement. Une lumière douce perçait à travers les feuillages au-dessus de lui. Le sol sous son dos était sec mais tiède, presque confortable. Il se redressa péniblement, ses muscles douloureux de tant de jours de marche.
Autour de lui, la forêt semblait différente. Plus silencieuse. Les arbres étaient hauts, droits, anciens. Ils formaient une sorte de cathédrale naturelle, d’un calme presque sacré.
Il se leva, étourdi, et marcha lentement. Pas un oiseau, pas un cri d’animal, pas même le bourdonnement des insectes. Comme si ce lieu avait été mis à l’écart du reste du monde.
C’est alors qu’il la vit.
Entre deux falaises, à demi dissimulée par la végétation, se dressait une immense roche sculptée. Elle ressemblait à une maison, ou peut-être un temple. Son entrée était encadrée par deux piliers gravés de symboles que le garçon ne reconnaissait pas. Des formes courbes, anciennes, usées par le temps.
Il s’approcha, poussé par une force qu’il ne comprenait pas. Son pas était lent, respectueux. Chaque détail autour de lui lui donnait le sentiment qu’il ne devait pas faire de bruit ici. Comme si la forêt écoutait.
L’intérieur était frais, sombre, presque vide. Une grande salle ronde, creusée dans la pierre, avec quelques objets posés là, comme offrandes. Une jarre, un tissu rouge, une couronne faite de feuilles séchées. Mais aucune trace d’un habitant. Aucune voix. Aucun son.
Quand il fit demi-tour pour ressortir, deux hommes l’attendaient.
Leurs visages étaient sévères, leurs vêtements faits de peau sombre cousue à la main, leurs bras couverts de bracelets et d’amulettes. Ils ne parlèrent pas. L’un d’eux leva simplement la main pour lui faire signe de suivre.
Akil obéit. Il n’avait pas la force de protester. Et, au fond, il savait déjà que tout cela faisait partie d’un chemin qu’il ne contrôlait plus.
Ils traversèrent une série de couloirs taillés dans la pierre, jusqu’à une vaste salle où trônait une femme vêtue d’un tissu bleu nuit, ses cheveux tressés en une coiffe majestueuse. Son visage était marqué par l’âge, mais ses yeux brillaient d’une intelligence profonde.
La Reine Mère.
Elle l’observa longuement. Puis parla d’une voix calme, posée, sans émotion apparente.
— Tu n’es pas ici par hasard, dit-elle.
Akil resta silencieux. Il n’avait pas peur, mais il se sentait comme un enfant qu’on juge pour une faute qu’il ignore encore.
— Celui que tu as sauvé… était roi. Mon époux. Il avait pris la forme du serpent pour observer le monde des hommes. Il t’a vu. Il t’a choisi.
Akil tressaillit. Tout en lui refusait cette idée. Il n’était qu’un garçon pauvre, inconnu, sans nom. Pourtant, une part de lui… savait. Il repensa aux yeux du serpent. À leur regard humain. À cette absence de violence. Il sentit une chaleur monter dans sa poitrine.
— Le trône est vide, reprit la Reine Mère. La prophétie dit qu’un cœur juste viendra, non pas pour chercher le pouvoir, mais pour faire le bien.
Elle s’approcha. Dans ses yeux, pas de ruse. Juste une vérité simple, nue.
— Tu épouseras ma fille. Tu régneras.
Akil ouvrit la bouche pour refuser. Les mots ne sortirent pas. Il pensa à sa promesse. À cette fille du village à qui il avait dit un jour : Je reviendrai pour toi. Était-ce trahir ? Était-ce trahi par la vie ?
Mais il comprit aussi, à cet instant précis, que ce qu’il vivait dépassait sa volonté. Le monde avait des fils invisibles, et parfois, certains cœurs étaient appelés à les suivre, même sans comprendre.
Il baissa la tête. Et accepta.
« Ce que l’on fuit devient souvent ce que l’on doit affronter.
Ce que l’on sauve sans témoin… nous choisit en secret. »
— Parole des rois sans nom
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