Partie 1 : "Au tribunal"

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Au tribunal. La foule s'est massée jusque dans le couloir pour assister au procès d'un homme impliqué dans une histoire qui divise l'opinion publique depuis plusieurs mois.

Dans la grande salle d'audience dont les portes sont restées ouvertes, toutes les chaises sont occupées.

De part et d'autre, le long des murs, des bustes en plâtre sont posés sur des colonnes dont le bois sculpté s'est patiné avec le temps. Aristote, Sophocle, Héraclite, Platon, Socrate semblent veiller sur la foule tout autant que sur la rigueur des débats. Au sol, un damier de petits carreaux noirs et blancs représente un labyrinthe qui se termine, aux quatre coins de la pièce, par des arabesques entremêlées.


LE PROCUREUR. ˗˗ Monsieur le juge, l'accusé doit faire un choix.

L'AVOCAT. ˗˗ Je m'insurge, monsieur le juge ! Vu la situation, mon client ne peut se résoudre à choisir. Et c'est son choix. (Au procureur, sur un ton moralisateur) Il serait bon que monsieur le procureur le respecte.

Murmures dans la foule.


LE JUGE. ˗˗ Voyons, voyons, je vous demande à tous de garder votre calme. Accusé, comprenez-vous bien les faits qui vous sont reprochés ?

L'ACCUSÉ. ˗˗ Oui, monsieur le juge.

LE JUGE. ˗˗ Alors que plaidez-vous ? Coupable ou non coupable ?

L'homme garde le silence. Son avocat reprend la parole.

L'AVOCAT (avec détermination). ˗˗ Mon client refuse de choisir.

LE PROCUREUR. ˗˗ C'est insensé ! Monsieur le juge, mesdames et messieurs, voici un homme qui admet avoir commis un crime mais qui refuse d'annoncer s'il plaide coupable ou non coupable.

L'AVOCAT (sûr de lui). ˗˗ Mais tout simplement parce que cela lui est impossible.

Le juge soupire, se tortille sur son siège, tire de la poche de son pantalon un mouchoir à carreaux rouge et bleu, s'éponge le front et garde son mouchoir chiffonné dans sa main.

LE JUGE. ˗˗ Reprenons tout depuis le début, voulez-vous ? Je m'y perds. D'autant que le crime est ancien et qu'on n'a retrouvé aucun témoin.

Soupirs dans la salle. L'avocat ouvre la bouche mais le juge l'interrompt.

LE JUGE. ˗˗ Non pas vous, maître. (À l'accusé) Je vous en prie, racontez encore une fois, depuis le début.

L'homme à la barre soupire à son tour et prend une profonde inspiration.

L'ACCUSÉ. ˗˗ Ce matin-là, je devais voir un médecin pour une urgence, une affaire qui nous lie.

LE PROCUREUR. ˗˗ Et vous persistez à affirmer qu'à aucun moment vous n'avez reconnu l'homme dans l'autre véhicule !

LE JUGE (il s'agace). ˗˗ Monsieur le procureur, je vous en prie, n'interrompez pas l'accusé, cette histoire est déjà suffisamment compliquée comme cela.

L'ACCUSÉ. ˗˗ J'ai emprunté la route de la falaise. Je roulais à une vitesse raisonnable...

LE PROCUREUR (il lui coupe la parole). ˗˗ Raisonnable ! Mais enfin de qui se moque-t-on ? Je vous rappelle tout de même qu'un homme est mort !

LE JUGE (il trépigne, agite son mouchoir vers le procureur, tape avec son marteau). ˗˗ Monsieur le procureur, monsieur le procureur, je vous en prie !

L'ACCUSÉ (reprenant son récit). ˗˗ Je roulais à une vitesse raisonnable lorsque je suis arrivé au carrefour de la patte d'oie.

LE JUGE (condescendant). ˗˗ Vous ne pouvez nier qu'il est tout de même largement question de choix dans votre mésaventure, monsieur.

L'ACCUSÉ (il se frotte les yeux). ˗˗ Je savais exactement où je voulais me rendre à ce moment-là. Mon choix était fait, je maîtrisais mon destin...

LE PROCUREUR. ˗˗ C'est peut-être bien là qu'est le problème !

LE JUGE (à l'accusé). ˗˗ Poursuivez, poursuivez.

L'ACCUSÉ. ˗˗ Alors que je m'engageais prudemment...

L'AVOCAT (levant l'index). ˗˗ Notez bien : prudemment.

L'ACCUSÉ. ˗˗ ...l'autre véhicule a surgi de nulle part, me refusant la priorité.

LE PROCUREUR (il se lève de sa chaise et se met à tourner autour de l'accusé). ˗˗ Et vous allez nous faire croire que vous ignoriez qui était cet homme ?

L'AVOCAT. ˗˗ Votre honneur, je me dois de défendre la bonne foi de mon client. En aucun cas il ne pouvait reconnaître l'homme qui était au volant. En effet, mon client avait le soleil dans les yeux, il était pour ainsi dire presque totalement aveugle.

LE PROCUREUR (minaudant, il s'arrête et s'adresse au public). ˗˗ C'est peut-être Apollon en personne qui est intervenu pour le précipiter contre l'autre véhicule ?

Des rires dans le public.
Des gens s'exclament et ricanent de cette référence mesquine à la mythologie.

L'AVOCAT (vexé). ˗˗ Je veux simplement dire que mon client n'y voyait rien.

LE PROCUREUR. ˗˗ Au point de lui foncer dessus ?!

Le juge lance un regard noir au procureur qui comprend qu'il doit se taire,
fait trois pas en arrière et finit par se rasseoir.

LE JUGE (excédé, à l'accusé). ˗˗ Monsieur, je vous en prie, poursuivez votre récit des faits sans rien omettre.

L'ACCUSÉ. ˗˗ Comme je l'ai dit, je savais exactement où je voulais me rendre à ce moment-là, j'avais déjà fait mon choix. Je l'avais fait depuis longtemps.

LE PROCUREUR (ironique). ˗˗ Depuis des générations, peut-être !

L'ACCUSÉ. ˗˗ Lorsque j'ai vu l'autre véhicule s'engager à son tour sur le carrefour, j'ai klaxonné, je lui ai fait des appels de phares et... Enfin non, je lui ai d'abord fait des appels de phares et ensuite j'ai klaxonné. Et comme il continuait à avancer, j'ai...

LE PROCUREUR (définitif). ˗˗ Vous avez décidé de lui foncer dessus !

L'ACCUSÉ. ˗˗ Non ! Avant j'ai ouvert la vitre et je lui ai crié de reculer.

LE PROCUREUR. ˗˗ Et vous avez décidé de lui foncer dessus !

LE JUGE (s'éponge à nouveau le front avec son mouchoir). ˗˗ Monsieur le procureur, il suffit !

L'ACCUSÉ (avec passion). ˗˗ Non ! J'ai foncé dans le carrefour. Et je ne regrette pas mon choix, monsieur. Il me devait la priorité !

LE PROCUREUR. ˗˗ Erreur, il arrivait de votre droite et de surcroît c'était une personne âgée. Ce manque de respect est intolérable ! Et tout à fait révélateur.

Des bruits dans la foule. Des éclats de voix.
Des gens répètent le terme « intolérable », d'autres répètent « révélateur »,
le tout formant un écho à n'en plus finir.

L'ACCUSÉ (avec arrogance). ˗˗ J'étais engagé, il me devait la priorité ! Il me devait la priorité ! Il n'avait qu'à pas insister, ce vieux petit homme avec sa petite voiture. Ce n'est pourtant pas de ma faute s'il s'est entêté !

LE PROCUREUR (d'une voix sifflante). ˗˗ C'est peut-être de la sienne, si vous vous êtes entêté ?

L'AVOCAT. ˗˗ Objection ! Ce n'est pas le propos.

L'ACCUSÉ (sans écouter son avocat). ˗˗ Je ne me suis pas entêté, j'étais dans mon droit ! J'étais déjà engagé, je suis un homme respectable, monsieur. Les anciens estiment que l'âge justifie la soumission comme si l'âge était un facteur de sagesse. Mais on peut être sage sans pour autant être âgé. Je suis sage et j'ai de la valeur. Je mérite qu'on salue mes talents. Des gens me respectent, vous savez, des gens me respectent pour ce que je suis. Cet homme ne savait pas à qui il avait affaire. Il était ignorant. Aux ignorants les mains sales, monsieur.

LE PROCUREUR. ˗˗ Et dire que vous prétendez ne pas l'avoir reconnu...

L'ACCUSÉ. ˗˗ Je ne l'avais pas vu depuis plus de trente ans, monsieur.

LE JUGE (il s'affaisse sur son siège et agite son mouchoir en direction de l'accusé). ˗˗ Poursuivez le récit des faits, je vous prie.

L'ACCUSÉ. ˗˗ Eh bien, à vrai dire, l'histoire s’arrête là. J'étais engagé, il a voulu forcer le passage, je ne me suis pas laissé faire et j'ai foncé.

LE PROCUREUR. ˗˗ Sur un homme âgé, dans une petite berline alors que vous avez un 4x4 !

L'AVOCAT. ˗˗ Objection ! Objection ! Cela n'a rien à voir !

LE JUGE (ignorant l'avocat). ˗˗ Et ensuite ?

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