Partie 2 : "Et ensuite ?"
LE JUGE (ignorant l'avocat). ˗˗ Et ensuite ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Ensuite rien. J'ai poursuivi ma route pour me rendre là où j'étais attendu. Entre autres activités, je suis président de l'association des détectives amateurs de ma commune. L'un de nos adhérents me demandait de le retrouver d'urgence pour rencontrer ce fameux médecin, que je connais par ailleurs, susceptible de nous aider à résoudre notre énigme.
LE PROCUREUR (inquisiteur). ˗˗ Et quelle énigme, je vous prie ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Une énigme du passé... qui devait me révéler le présent.
L'AVOCAT. ˗˗ Mon client, voyez-vous, est expert en énigmes et casse-têtes. Il a d'ailleurs l'année dernière remporté le concours de sa commune, ce qui lui a valu de devenir président de l'association.
LE PROCUREUR. ˗˗ L'homme est habile, on l'aura compris.
L'AVOCAT. ˗˗ L'énigme était tout de même d'une incroyable complexité, n'est-ce pas, monsieur ? De quoi s'agissait-il précisément ?
L'ACCUSÉ (il réfléchit). ˗˗ Un genre d'équation à trois inconnues, et à tiroirs.
L'AVOCAT. ˗˗ Et cela vous a permis de résoudre une bien ténébreuse affaire qui empoisonnait la vie de la commune depuis des années, n'est-ce pas ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Il s'agissait en réalité d'un problème dans le réseau d'évacuation des eaux usées qui provoquait des émanations pestilentielles. (Avec modestie) Enfin ce n'était pas grand-chose, c'était un jeu pour moi.
LE PROCUREUR. ˗˗ Un jeu ? Un jeu ! (hautain) Mais la vie n'est pas un jeu, monsieur ! Vous êtes celui qui résout les énigmes et qui nettoie la fange, soyez-en fier ! Mais ne pensez-vous pas être également celui qui en est la cause ?
LE JUGE. ˗˗ Enfin, monsieur le procureur, que peuvent bien nous apporter cette question et sa réponse ?
LE PROCUREUR. ˗˗ Eh bien, je pensais, monsieur le juge...
LE JUGE. ˗˗ Non, non, arrêtez de penser monsieur le procureur, arrêtez de penser, cette histoire est déjà suffisamment compliquée comme cela. (A l'accusé) Reprenons, monsieur. Donc vous nous affirmez sans sourciller que vous avez percuté l'autre véhicule et que vous avez poursuivi votre route comme si de rien n'était ?
L'ACCUSÉ (il ferme les yeux tout en se tordant les mains). ˗˗ En effet.
LE JUGE. ˗˗ Mais n'avez-vous pas jeté un œil dans votre rétroviseur ? N'avez-vous pas vu que l'autre conducteur avait perdu le contrôle de son véhicule sous l'effet du choc ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, monsieur le juge.
LE JUGE. ˗˗ Ne l'avez-vous pas vu tomber dans le ravin ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, monsieur le juge.
LE JUGE. ˗˗ N'avez-vous pas entendu l'explosion ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, monsieur le juge.
LE JUGE. ˗˗ N'avez-vous pas vu la fumée ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, monsieur le juge. Pas plus de fumée que d'explosion. Vous comprenez, j'étais pressé. Cette histoire m'avait fait perdre du temps, alors j'ai foncé pour ne pas arriver trop en retard.
LE JUGE. ˗˗ Vous avez foncé ?
L'AVOCAT (gêné). ˗˗ Toujours dans le respect des limitations de vitesse, monsieur le juge.
LE JUGE. ˗˗ Et ensuite ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Je suis arrivé avec dix minutes de retard. Toutefois, j'ai obtenu un indice qui m'a permis d'avancer dans la résolution de l'énigme qui me préoccupe depuis tant d'années. Il émanait, comme je l'ai déjà dit, d'un vieux médecin à la retraite qui a longtemps exercé dans la région. Il est d'ailleurs presque aveugle en raison d'une cataracte inopérable.
LE JUGE (à l'accusé, qui se frotte à nouveau les yeux). ˗˗ Vous admettrez qu'il y a beaucoup de problèmes oculaires dans votre histoire, monsieur.
LE PROCUREUR. ˗˗ La belle affaire ! Comme si l'aveuglement était une excuse, comme si l'aveuglement pouvait excuser quoi que ce soit !
LE JUGE. ˗˗ Monsieur le procureur, je vous en prie, je vous en prie !
L'ACCUSÉ. ˗˗ L'aveuglement, hélas, relève bien souvent de la fatalité.
LE PROCUREUR. ˗˗ La fatalité, vous m'en direz tant !
Tressaillements dans la foule à l'évocation de la fatalité.
Le public regarde les bustes en plâtre tout en plaignant l'accusé.
LE JUGE. ˗˗ Du calme, mesdames, messieurs, du calme.
L'AVOCAT. ˗˗ Les remarques de monsieur le procureur n'ont aucun rapport avec l'affaire qui nous occupe.
L'ACCUSÉ (il baisse les yeux et balbutie, comme pour lui-même). ˗˗ Et pourtant nous sommes au cœur du sujet, nous sommes précisément là où le destin nous envoie. C'est une vérité qui vaut en tout temps et en tout lieu.
L'AVOCAT (tente de reformuler les propos de son client). ˗˗ Mais non, mais non voyons. Tout ceci est une injustice flagrante ! Mon client a subi tous les événements qui se sont produits et n'en est aucunement responsable.
LE JUGE (à l'accusé). ˗˗ Redites à la cour, je vous prie, quelle est votre profession déjà ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Professeur.
LE JUGE. ˗˗ Ah très bien.
LE PROCUREUR. ˗˗ Bel exemple pour nos enfants ! Homicide et délit de fuite !
LE JUGE. ˗˗ Et que professez-vous ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Le grec.
LE JUGE. ˗˗ Ah très bien, très bien.
L'AVOCAT. ˗˗ Ancien.
LE JUGE. ˗˗ Qui ça ?
L'AVOCAT. ˗˗ Le grec.
LE JUGE. ˗˗ Comment ?
L'AVOCAT. ˗˗ Le grec ancien, monsieur le juge. L'accusé est un homme cultivé, respectable, honorable. (Avec un ample geste de la main en direction des bustes) Il tutoie nos philosophes.
LE PROCUREUR. ˗˗ Est-ce pour cela qu'il se croit autorisé à tuer les personnes âgées aux carrefours avec son 4x4 ?
LE JUGE. ˗˗ Des personnes âgées ? Ah oui ! Savez-vous que cet homme avait l'âge d'être votre père ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Lequel ?
LE JUGE. ˗˗ Comment ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Quel père ?
LE JUGE. ˗˗ Comment cela, quel père ? Vous en avez plusieurs ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Il semblerait que oui.
LE JUGE. ˗˗ Comment cela, il semblerait ? Vous n'en êtes pas sûr ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Pas vraiment. Enfin j'hésite.
LE PROCUREUR. ˗˗ Monsieur le juge, il s'agissait de...
L'AVOCAT (au procureur, lui coupant la parole). ˗˗ Monsieur le juge vous a déjà demandé de cesser d'interrompre l'accusé.
LE JUGE (à l'accusé). ˗˗ Vous êtes tout de même parfois très obscur dans vos propos.
LE PROCUREUR (avec satisfaction). ˗˗ Je dirais même abscons. (Il réfléchit puis ajoute, fier de sa trouvaille) Voire abstrus !
L'ACCUSÉ. ˗˗ C'est en effet un reproche que me fait souvent ma femme.
LE JUGE. ˗˗ Votre femme ? Vous voulez dire votre mère ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, je veux dire ma femme.
LE PROCUREUR (sûr de lui). ˗˗ Votre mère, donc.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, ma femme.
LE JUGE. ˗˗ Mais enfin, je ne comprends pas. (À l'accusé) Aidez-moi voulez-vous ? Parlons-nous de votre femme ou de votre mère ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ De ma femme.
LE PROCUREUR. ˗˗ De sa mère !
L'AVOCAT. ˗˗ Objection !
Brouhaha dans la foule. Rires et exclamations.
UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ Sa mère !
UNE DEUXIÈME VOIX. ˗˗ Sa femme !
UNE TROISIÈME VOIX. ˗˗ Sa cousine !
LA FOULE (en chœur, à la troisième voix). ˗˗ Mais noooon !
LE JUGE (il tape à coups répétés avec son marteau et hausse le ton pour couvrir le bruit du marteau ainsi que les exclamations de la foule). ˗˗ Du calme, du calme, mesdames et messieurs, nous sommes dans un tribunal ! (À l'accusé, avec agacement) Mais vous ne pouvez nier que cette femme à l'âge d'être votre mère.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Je n'apprécie guère les femmes de mon âge qui sont légères et inconstantes. Et de toute façon...
L'AVOCAT (intervient pour l'empêcher de finir sa phrase). ˗˗ Mon client a été adopté, monsieur le juge.

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