Partie 3 : "Mon client a été adopté"

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L'AVOCAT (intervient pour l'empêcher
de finir sa phrase). ˗˗ Mon client
a été adopté, monsieur le juge.

LE JUGE (qui n'a manifestement pas lu le dossier et se met à le feuilleter pour se donner une contenance). ˗˗ Ah vous avez été adopté ?

LE PROCUREUR (avec mauvaise foi). ˗˗ Objection ! Objection ! Le ministère public ignorait ce fait ! La défense l'a délibérément caché !

L'ACCUSÉ (indigné, il élève la voix). ˗˗ Non, monsieur ! (Il se calme et poursuit) C'était justement ce que devait me révéler le vieux médecin aveugle.

LE PROCUREUR (ironique, s'adressant au public). ˗˗ Il est vrai que monsieur est un collègue, il enquête!

L'AVOCAT (il s'emporte). ˗˗ Monsieur le juge, le comportement de monsieur le procureur est inacceptable !

Réactions dans la salle. Les pour et les contre s'invectivent.
Plusieurs personnes finissent par changer de place, qui pour s'asseoir derrière l'accusé, qui pour se poster derrière le procureur. On se toise et on en reste là. Silence dans la salle. Plus personne ne bouge et on entend voler une mouche. La foule se fige tout en suivant la mouche des yeux.

La mouche vient se poser sur la main gauche du juge qui lève lentement sa main droite, celle qui tient le marteau, prend le temps de bien ajuster son geste, frappe violemment sa main gauche avec le marteau que tient sa main droite, manque la mouche mais pas sa main, jure dans sa barbe, lâche le marteau et agite sa main valide pour chasser la mouche et indiquer à l'avocat de reprendre le débat.

L'AVOCAT (il reprend, insistant). ˗˗ Car ce n'est pas le sujet qui nous préoccupe. Monsieur le procureur tente de brouiller les pistes avec des éléments qui n'ont aucun rapport entre eux.

LE PROCUREUR. ˗˗ C'est justement le sujet qui nous préoccupe, au contraire. L'accusé nous affirme être un respectable professeur de grec ancien qui joue les Sherlock Holmes à ses heures perdues et prétend tout à la fois ignorer qui était l'homme qu'il a tué et qui est la femme qu'il a épousée.

L'AVOCAT. ˗˗ Mais c'est parce qu'il a été adopté, voyons ! Comment vouliez-vous qu'il sache ?

LE PROCUREUR. ˗˗ Peut-être en devenant président d'une association d'Hercule Poirot et de Miss Marple !

LE JUGE. ˗˗ Mais enfin de quoi parlez-vous ?

LE PROCUREUR. ˗˗ De l'accusé, voyons.

UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ De son père !

UNE DEUXIÈME VOIX. ˗˗ De sa femme !

UNE TROISIÈME VOIX. ˗˗ De son fils !

Éclats de rire dans le public.

LA FOULE (à la troisième voix). ˗˗ Mais nooon !

LE JUGE (tape à coups répétés avec son marteau). ˗˗ Cessez immédiatement où je fais évacuer la salle ! (À l'accusé) Reprenons, reprenons. Vous avez donc foncé dans le véhicule de ce monsieur – peu importe qu'il soit votre père ou votre oncle ou le chef d'un État lointain – et vous avez poursuivi votre chemin sans plus faire cas de l'homme que vous aviez précipité vers une fin certaine ?

L'ACCUSÉ (il se frotte encore les yeux). ˗˗ C'est exact. Même si, pourtant, le mal était fait depuis longtemps. Son sort était scellé lorsque j'ai reçu le message qui me demandait de me rendre auprès du médecin aveugle.

LE PROCUREUR. ˗˗ Comment cela, son sort était scellé ? Vous avouez donc que votre geste était prémédité ?

L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, je veux dire que son funeste destin fut de croiser ma route. C'était écrit.

LE JUGE (incrédule). ˗˗ Comment cela, c'était écrit ?

LE PROCUREUR (comme s'il avait soudain une illumination). ˗˗ Le mari de sa femme !

LE JUGE et L'AVOCAT (ensemble). ˗˗ Pardon ?

Cris dans la foule. Rires et exclamations. Tout le monde veut jouer.

UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ L'oncle de sa cousine !

UNE DEUXIÈME VOIX. ˗˗ Le fils de sa grand-mère !

UNE TROISIÈME VOIX. ˗˗ Le voisin du frère de sa belle-sœur !

LA FOULE (à la troisième voix). ˗˗ Mais nooon !

LE PROCUREUR. ˗˗ Il a tué le mari de sa femme !

UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ Mon Dieu !

UNE DEUXIÈME VOIX. ˗˗ Damnation !

UNE TROISIÈME VOIX. ˗˗ Miséricorde !

LA FOULE (en chœur, en décomposant les mots). ˗˗ Quelle horreur !

Chambardement dans la salle.
Ceux qui s'étaient assis derrière l'accusé rejoignent ceux qui se trouvent derrière le procureur.
Il reste moins d'une dizaine de personnes derrière l'accusé.

L'AVOCAT (implorant). ˗˗ Mais il l'ignorait !

Nouveau chambardement.
Plus personne ne sait quoi faire. Des gens restent debout, plantés au milieu de l'allée centrale.
Des deux côtés de la salle, la moitié des chaises sont vides.

LE JUGE (au public). ˗˗ Assez ! Asseyez-vous ! Asseyez-vous n'importe où ! Votre place dans la salle ne présume pas de votre morale, enfin ! Asseyez-vous et taisez-vous !

Il va pour s'essuyer le front avec son mouchoir mais se ravise, le secoue, le tâte, semble le trouver usagé et le range sous le bureau du côté gauche. La foule se fige. Il farfouille un moment du côté droit, en retire, satisfait, un autre mouchoir, le renifle, fronce le nez, semble trouver l'odeur désagréable, le secoue et finit par s'éponger le front avec. Il frappe trois fois avec son marteau pour annoncer la reprise des débats. La foule se ranime.

LE JUGE (à l'avocat). ˗˗ Qu'ignorait-il ?

L'AVOCAT. ˗˗ Qu'il s'agissait de sa femme.

LE JUGE. ˗˗ De la femme de qui ?

L'AVOCAT. ˗˗ De l'homme qui est mort.

LE JUGE (s'étrangle et laisse retomber sa tête dans ses mains). ˗˗ Mais enfin, qui est marié avec qui dans cette histoire ?!

LE PROCUREUR. ˗˗ Mais c'est bien là le nœud du problème.

L'AVOCAT. ˗˗ Bien sûr que non !

LE JUGE (à l'avocat). ˗˗ Et quel est le nœud du problème, je vous prie ?

LE PROCUREUR (prêt à tout pour contredire l'avocat). ˗˗ La mort d'un homme !

L'AVOCAT (prêt à tout pour contredire le procureur). ˗˗ L'orgueil d'un homme !

LA FOULE (en chœur). ˗˗ Et sa femme, alors ?

LE JUGE. ˗˗ Taisez-vous !

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