Partie 4 : "L'orgueil d'un homme, en effet !"
LE JUGE. ˗˗ Taisez-vous !
LE PROCUREUR (triomphant). ˗˗ L'orgueil d'un homme, en effet !
L'AVOCAT (sentant se refermer le piège). ˗˗ L'orgueil de celui qui s'entête et persiste dans son erreur. (Il hésite, il cherche ses mots) Dans un mauvais choix ! (Il pousse un soupir de soulagement). Et nous en revenons à la question du choix qui nous préoccupait il y a un moment. Vous ne pouvez exiger de mon client qu'il choisisse alors même qu'il est éminemment conscient du risque de faire un mauvais choix.
L'ACCUSÉ (à son avocat). ˗˗ Je dois avouer que ce n'est pas vraiment cela qui me pose problème.
L'avocat lève les bras au ciel, marmonne, fait quelques pas sur lui-même et se dirige vers le premier buste en plâtre qui lui fait face. La foule se fige. Le procureur et le juge le regardent sans intervenir. L'avocat lance un regard implorant au buste, lève à nouveau les bras en agitant les mains, semble le prier en silence car ses lèvres bougent mais il n'en sort aucun son, revient à son bureau et s'assoit sur sa chaise en secouant la tête.
Un large sourire de satisfaction déforme le visage du procureur tandis que le juge soupire et semble se demander ce qu'il fait là. Il frappe trois fois avec son marteau pour annoncer la reprise des débats. La foule se ranime.
LE JUGE. ˗˗ Mais qu'est-ce qui vous pose problème à la fin ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Il m'est impossible de déterminer si je suis ou non coupable du meurtre de mon père.
LE JUGE. ˗˗ Votre père adoptif ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Non, mon père biologique.
UNE VOIX. ˗˗ Mais qu'est-ce qu'il vient faire là, celui-là ?
L'avocat recommence à marmonner. On perçoit des « Ce n'est pas possible » et des « Mais qu'est-ce que j'ai fait au Bon Dieu ». Il secoue la tête et manifeste clairement sa réprobation.
LE PROCUREUR (son visage s'éclaire comme s'il tenait soudain la solution). ˗˗ Vous avez assassiné le mari de votre femme pour pouvoir l'épouser, c'est cela ? Il s'agit donc d'un crime passionnel avec préméditation.
L'AVOCAT (soupire, jette un regard noir sur l'accusé, un regard qui semble dire : « vous voyez où nous mène votre satanée franchise ? », se lève de sa chaise et reprend la parole pour tenter, du mieux qu'il le peut, d'assurer la défense de client). ˗˗ Pas du tout, pas du tout. Vous n'y êtes pas. (Pédagogue) Voyez-vous, mon client, ayant été adopté alors qu'il était bébé, ignorant même qu'il avait été adopté, ne pouvait se douter que l'homme qui se trouvait dans la voiture, au carrefour, était son père biologique.
LA FOULE. ˗˗ Un parricide !
UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ Le pire des crimes !
UNE DEUXIÈME VOIX (répond à la première voix). ˗˗ En tout temps et en tout lieu !
LE PROCUREUR (méfiant). ˗˗ Et pour sa femme, hein ? Et pour sa femme ?
L'AVOCAT (toujours pédagogue). ˗˗ La femme a divorcé de son premier mari peu après la naissance de l'enfant.
LA FOULE. ˗˗ Un incestueux !
UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ Le pire des crimes !
UNE DEUXIÈME VOIX (répond à la première voix). ˗˗ En tout temps et en tout lieu !
LE JUGE. ˗˗ Et vous ignoriez tout de l'identité de ces gens ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Hélas...
L'accusé fond en larmes. La foule s'attendrit. Nouveau chambardement.
Tout le monde s'est à nouveau massé du côté de l'accusé. Les gens sont assis les uns sur les autres et se prêtent des mouchoirs. On entend des « Quelle triste chose que cette fatalité grecque » ou « L'injustice est le pire des châtiments, même pour un criminel. »
On entend un éternuement sonore puis quelqu'un qui renifle.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Le médecin aveugle m'avait prévenu et je ne l'ai pas écouté.
LE JUGE. ˗˗ Prévenu de quoi ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ D'arrêter mon enquête, d'arrêter de vouloir percer le mystère de mes origines.
LE JUGE. ˗˗ Un sage. Vous auriez dû l'écouter.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Mais je voulais savoir !
L'AVOCAT (il reprend espoir et semble penser qu'il va peut-être réussir à faire acquitter son client). ˗˗ Monsieur le juge, mesdames et messieurs du public (condescendant) et même vous, monsieur le procureur : un homme peut-il être coupable de parricide s'il ignore que l'homme qu'il a tué était son propre père ? Voyez mon client, voyez sa détresse, voyez les larmes de son désespoir et du terrible sentiment de culpabilité qui le ronge. Comment rester insensible face à l'horreur de ce que cet homme a vécu ? (Avec grandiloquence) Car là est l'essence de la tragédie telle que nos anciens la concevaient : des hommes de bien sont propulsés dans des situations inextricables, malheureux jouets du destin. Ballottés dans les flots cruels du hasard, ils ne peuvent que se débattre et chaque geste qu'ils font pour tenter de s'en sortir les rapproche un peu plus du gouffre que leur désir de vivre creuse sous leur pied. La fatalité, mesdames et messieurs, la fatalité guette chacun de nous, elle est inhérente à la vie, elle est tapie dans l'ombre de nos désirs, de nos envies, de nos tentatives, de nos espoirs. Elle se dissimule dans toutes nos bonnes actions, bien plus que dans les mauvaises. Aucun de nous n'est à l'abri et chaque pas sur le chemin nous expose au risque d'une décision fatale et d'une issue tragique.
Le procureur s'est relevé et fait les cent pas entre l'accusé à la barre et le juge sur son estrade.
Il se tient le menton et regarde dans le vide. Il semble réfléchir, comme si quelque chose le chiffonnait.
Il tente de suivre l'improbable dallage qui est au sol, mais se ravise lorsqu'il constate que le chemin le menant devant le juge est un cul-de-sac.
LE PROCUREUR (pensif). ˗˗ Quelque chose me chiffonne, pourtant, dans cette affaire.
LE JUGE. ˗˗ C'est en effet votre métier, monsieur le procureur, que d'être chiffonné. C'est pour cela que l'État vous mandate et vous paie. Vous avez le devoir d'être chiffonné lorsque la victime n'est plus en capacité d'être chiffonnée elle-même.
L'ACCUSÉ (entre deux sanglots). ˗˗ Et dans le cas présent, mon père, par ma faute, est bel et bien définitivement chiffonné.
Des soupirs dans le public. Les femmes pleurent. Les hommes les réconfortent.
Peu à peu, les yeux du juge se plissent et sa tête s'affaisse. Sa main lâche le mouchoir. On entend sa respiration se faire plus ample et la mouche, qui s'est remise à voler.
LE PROCUREUR (il continue à faire les cent pas en se tenant le menton et en regardant ses pieds. Il semble se parler à lui-même mais le fait d'une voix suffisamment forte pour que tout le monde entende, même ceux qui sont au fond de la salle, même ceux qui sont dans le couloir). ˗˗ Oui, quelque chose me chiffonne. Nous sommes tous là, à nous émouvoir de la situation familiale proprement incroyable de l'accusé. Nous sommes tout pétris de compassion pour cet homme qui n'a manifestement pas eu de chance dans la vie, à part peut-être celle de pouvoir se payer une belle voiture et d'être devenu un respectable professeur de grec ancien, enquêteur à ses heures perdues.
L'ACCUSÉ (il renifle et veut apporter une précision, par souci d'honnêteté). ˗˗ J'ai tout de même eu la chance de pouvoir épouser une femme qui me plaisait.
L'AVOCAT (à voix basse dans l'oreille de son client). ˗˗ N'en rajoutez pas, mon brave. (Puis il s'adresse au procureur. Inquiet, il se demande où celui-ci veut en venir). ˗˗ Respectable, bienheureux de vous l'entendre dire ! On ne peut plus respectable et bien inséré dans la société. Admiré, même !
LE PROCUREUR (poursuivant son manège, les yeux rivés au sol, semblant ne pas écouter l'avocat tout en prêtant attention à ce qu'il dit). ˗˗ Admiré, en effet. Admiré de tous et surtout de lui-même. Très satisfait de sa vie et de sa réussite. Peut-être un peu trop.
Le procureur s'interrompt, relève la tête, regarde le juge, constate qu'il dort, regarde l'avocat, constate qu'il tremble, regarde l'accusé, constate qu'il pleure, regarde la foule, constate qu'elle l'écoute, et recommence à faire les cent pas. Il reprend.
LE PROCUREUR. ˗˗ Peut-être un peu trop satisfait, c'est cela. (Il redresse la tête et s'adresse à la foule tout autant qu'aux bustes en plâtre) Car enfin, moins que de parricide ou de condamnable mariage, c'est bien d'orgueil qu'il s'agit, dans cette affaire.
L'AVOCAT (il blêmit, il comprend où veut en venir le procureur, il comprend qu'il ne pourra pas défendre son client pour ce crime-là). ˗˗ Mais où donc voulez-vous en venir, monsieur le procureur ?
Entre-temps, le juge s'est réveillé.
LE JUGE (reprenant ses esprits). ˗˗ Où voulez-vous en venir, en effet, monsieur le procureur ?

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