Deuxième Partie
Aloïs était un homme aux traits émaciés, ses petits yeux verts lui donnaient un air vil et une apparence sournoise. Si son corps semblait frêle sous ses vêtements sombres, il était pourtant doté d'assez de puissance pour traîner un corps sans vie sur une longue distance à la seule force de ses bras. Cependant, après en avoir jeté quatre dans un gouffre creusé à l'aide de ses compagnon de crimes, ses tendons criaient de douleur alors que ses muscles se bandaient à chaque mouvement. La dépouille qu'il déplaçait désormais était petite et délaissée de certains de ses membres mais, la rigidité cadavérique lui donnait du fil à retordre. L'homme qui avait succombé à de terribles supplices possédait, même dans la mort, un visage juvénile. Ses immenses yeux d'un bleu pâle baignaient maintenant dans un bocal de formol et ses lèvres pulpeuses n'étaient qu'une mince ligne écarlate. Aloïs avait pris grand plaisir à lui asséner le coup fatal en proclamant haut et fort qu'il agissait dans l'intérêt de tous afin que le Seigneur des Sauterelles en soit honoré .
Dans ses sombres pensées, le cultiste s'imaginait être guidé par la main de Dieu. Le Créateur lui aurait donné la tâche difficile et pourtant sacrée d'invoquer l'Ange de la destruction. Le déchu avait pour but de remodeler le monde et supprimer les âmes pécheresses, de faire de la Terre un lieu de bonté et d'amour pour qu'il puisse – après un temps si long à régner sur l'Enfer – être à nouveau digne de fouler le parterre sain du Jardin d'Éden. Néanmoins, Aloïs avait d'autres projets et mentait sans aucune once de remords à ses disciples bien trop dévoués. Il voulait tromper la volonté du Tout-puissant, donner ses propres ordres à l'entité lorsqu'elle apparaîtrait enfin, pour façonner un univers à son image.
Cruel et immoral !
C'étaient les deux adjectifs qui lui correspondaient le mieux. Il était si sûr de lui, si empêtré dans sa folie qu'il se pensait plus malin et intouchable qu'une nuée de sauterelles destructrices venues du purgatoire.
En un geste lent, Aloïs effaça les perles de sueur qui coulaient sur son front. Le soleil était désormais haut dans le ciel et ses nombreux efforts lui donnaient si chaud que sa tête vacilla durant un instant. Il avait soif, si bien que sa gorge asséchée le faisait grimacer d'inconfort. Les cérémonies étaient euphorisantes mais le nettoyage qui l'attendait ensuite n'était d'autre qu'un calvaire, une tâche dont il se passerait bien mais qu'il avait pourtant obligation d'achever. Bien que l'endroit dans lequel il œuvrait fût isolé de tout regard déplacé, il tenait à s'assurer que ses aisances ne fussent en rien gâchées par le simple fait de remettre à plus tard le grand moment des obsèques – qui, d'ailleurs, était tout aussi important que le reste de la manœuvre divinement morbide.
Georges, l'un des fidèles, se démenait à reboucher les tombes de fortune alors qu'Aloïs récitait des prières macabres tout en glissant les doigts sur la dépouille énucléée. Il hésitait entre s'en débarrasser ou la mettre en valeur, telle une sculpture de marbre frais, dans son bureau afin de l'admirer se décomposer.
Empreint d'une vésanie mortelle, Aloïs avait perdu l'esprit depuis tant d'années qu'il en avait oublié sa vie passée.

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