Un gentil garçon
Bastien*
Demandez autour de vous. On vous répondra : « Bastien, c’est un bon gars, fiable, gentil. » Je suis gentil depuis ma naissance. Une sorte de malédiction. Maintenant que j’approche de la cinquantaine, j’essaie de guérir de cette tare. Parce que oui, c’est une tare d’être un mec gentil.
Prenez Loreleï. La première fois que je l’ai vue, ça m’a fait un truc. Je débarquais en cours d’année en CE2. Je connaissais personne. Et l’instit me dit : « Va t’assoir à côté de Loreleï, la place est libre. » Et là, une grande bringue me fait un coucou de la main et un giga sourire. Je suis tombé direct amoureux. Et on est devenus amis. Zéro ambiguïté. De sa part.
Vous aurez compris, le concept de « friend zone » a été inventé pour moi.
Ça ne s’est pas arrêté là, évidemment. Il y a eu Nadège, Sophie, Géraldine… J’étais le bon pote, celui à qui on se confie : « Tu crois que Stef va aimer ma nouvelle coupe ? », « Il m’a dit qu’on se verrait à la soirée, ça veut dire quoi selon toi ? »
Et moi, je serrais les dents, je répondais. Sympa, toujours à l’écoute.
Avec Loreleï, on était inséparables. Au collège, on me prenait pour son frère. Alors qu’on était dans la même classe. Débile. Et puis les mecs ont commencé à lui tourner autour. Elle voyait rien. Je disais rien.
C’est plus facile pour les filles, quand même. Elles ont rien à faire, juste à attendre.
Ma gentillesse s’accompagne de beaucoup d’amertume. Le goût dégueulasse des regrets. Mais bon, vous êtes pas là pour m’entendre me plaindre.
Revenons à Loreleï. Je vous la fais courte. Après m’avoir carrément ignoré (j’en ai regretté la friendzone), elle est revenue vers moi. Sarah avait déménagé, Vivian avait été dégagé… Il ne restait plus que moi, visiblement. Et sa pote Nadia aussi. Je l’aimais bien d’ailleurs.
Je sais pas exactement ce qui s’est passé quand elle a revu Sarah, mais elle est revenue toute piteuse, en mode « Je suis la plus mauvaise amie du monde », « Je te mérite pas, Bastien », blablabla. J’ai fait genre qu’elle allait devoir ramer pour récupérer son meilleur pote. Mais on va pas se mentir. Vous savez que je suis gentil. Et là, retour de karma, je sais pas… accrochez-vous !
On avait 15 ans, bientôt 16. On bossait tranquille chez elle. Un exposé sur les Mayas. Je risque pas d’oublier. Elle me regarde, et elle me sort :
- T’as jamais embrassé de fille ?
- Tu sais bien que non.
- Je me disais…
Trente ans après, je peux vous dire qu’elle en sort régulièrement des « Je me disais… » et que ça vaut toujours le coup. J’arrête de vous teaser. Voilà son idée :
- J’embrasse bien. C’est prouvé scientifiquement. 100 % de satisfaction. Un score si élevé que ceux que je refuse me traitent d’allumeuse. C’est dommage de gâcher un tel talent, non ?
Que voulez-vous que je réponde ? J’attendais. Patiemment. En transpirant un peu quand même. Elle m’a regardé, avec ce truc qui me fait craquer à chaque fois. Une sorte de lueur un peu folle. Elle a rapproché sa chaise de la mienne.
- Tu veux que je te montre, Bastien ? Tu seras peut-être moins timide, comme ça ?
Et là, gros dilemme ! Elle propose ça pour me rendre service, genre je fais pitié ?
Hahaha, je vous ai bien eu. J’en avais rien à foutre que ce soit de la pitié ou autre chose. J’ai juste bafouillé.
Elle a caressé mon visage, avec ses doigts, sa bouche. Puis elle m’a embrassé, tout doucement. On a beaucoup bavé, on a rigolé. On a recommencé. Ce jour-là, et les suivants. Quand Nadia nous a vus ensemble, elle était morte de rire. J’aurais pu être vexé. Mais je suis un gentil garçon, souvenez-vous. J’encaisse.
Et ses moqueries ont été atomisées par la réaction des autres. Parce qu’elle m’a pas juste embrassé comme ça pour être sympa. On s'est pas juste embrassé d'ailleurs. Je crois que vous connaissez un peu Loreleï, maintenant. Bref... On est sortis ensemble. Vivian avait l’air dégoûté. Une fois, on passait devant lui et il a sorti un truc du genre :
- Profite bien, gamin.
Je me suis pas démonté. Même trente ans après, je sais pas ce qui m’a pris. J’ai tâclé direct :
- J’étais là avant toi. Je serai là après toi.
J’avais raison.
* Le personnage du meilleur ami de Loreleï a changé de prénom : Patrice est devenu Bastien.

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