Ma nécessité
Février 1993.
Loreleï attendait devant le lycée. Peut-être Nadia. Ou Bastien. Vivian tenta sa chance.
- Tu vas à Fribourg pour les vacances ?
- Oui, j'ai hâte ! Je sens d'ici l'odeur des bredele d'Oma !
Ses yeux brillaient de plaisir. Il osa, presque timide.
- Tu m'en ramèneras ?
Elle le scruta.
- Si t'es sage. Et toi ? Tu fais quelque chose ?
- Rien de spécial. Thomas va squatter à la maison. Et mon père... comme d'hab' quoi, vacances à la classique. On a peut-être un plan pour les Pyrénées.
Ils se balançaient d'un pied sur l'autre. Il faisait froid, leurs mains étaient serrées dans leurs poches. Vivian ressortit les siennes, avec une lettre.
- Tiens. T'es pas obligée de la prendre, mais si tu la prends, tu la liras ?
Elle fourra l'enveloppe dans son manteau.
- Okay. Je file. Je te rapporterai des bredele aux amandes.
Ses préférés. Il sourit.
La lettre de Vivian
Loreleï,
Ça fait sept mois, deux semaines et trois jours. Maintenant, t’as tes copains, tes habitudes sans moi, je sais pas si je fais partie de ta vie. OK, j’ai pas été l’exemple type du mec compréhensif, amoureux ou même sensible, mais si je t’aimais mal, c’est que je t’aimais trop. Ça me fait mal quand tu dis que j'aimais que ton cul. J’ai toujours été attiré par toi, physiquement c’est vrai, je pense que t’aimerais pas que je dise le contraire, mais aussi au niveau sentimental. Mais ça j’ai perdu l’espoir que tu le croies un jour.
C’est pour ça que t’es incomparable avec mes copines. Avec toi je me sentais bien, je pouvais être moi-même, alors qu'avec elles j’ai l’impression de jouer un rôle.
En fait tu sembles croire que je me fais plein de meufs. C’est pas vraiment le cas, tu sais qu'il faut pas croire tout ce qu'on raconte. Je suis sorti avec 4 filles depuis que nous nous sommes quittés, c’est pas énorme.
Tout ça pour te dire que malgré le temps qui passe, je n’arrive pas à penser à toi comme à une ex, mais même si c’est ridicule, au fond de moi j’ai l’impression que toi et moi c’est pas fini.
Je crois que c’est clair, je t’aime toujours et ça s’appelle de la jalousie ce que je ressens. Je m'en veux pour tout, de pas avoir été assez bien pour toi, d'avoir ouvert ma gueule, de t'avoir fait mal.
Je voudrais qu'on recommence, je ferai gaffe. On pourrait déjà se parler, aller nager ensemble ?
Vivian, qui t'oublie pas
Elle la relut plusieurs fois. Elle ne répondit pas.
Mars 1993. Loreleï, 16 ans. Vivian, 19 ans.
Loreleï et Vivian jouaient au même jeu : faire semblant de ne plus penser à l’autre. Vivian en faisant le kéké sur le terrain et dans les vestiaires, en riant trop fort dans les couloirs quand il apercevait la jeune fille. Loreleï en flirtant et en participant à toutes les soirées où Nadia l'entrainait. Bastien, de retour dans la friendzone - sans amertume, se joignait à elles le plus souvent possible.
Parfois, elle ressentait les fameux « papillons dans le ventre ». Mais avec Vivian, c’était des ptérodactyles ! Elle avait physiquement mal. Souvent, elle regrettait d’avoir couché avec lui. Sans lui, le sexe serait resté une vague abstraction. Elle se masturbait le matin, le soir. Parfois encore une fois la nuit. Elle avait augmenté la cadence au club de natation, motivé Sophie pour participer à toutes les compét'. Mais rien n’y faisait. Elle avait toujours autant envie de baiser.
Cela faisait un moment que Vivian n’était pas venu lui parler. Ce jour-là, ils sortirent du lycée en même temps. Impossible de l’esquiver.
- Loreleï, on m’a offert un bouquin de philo !
Loreleï répliqua sèchement : - Wahou. Génial. Tu organises une inauguration pour ta bibliothèque ?
Vivian poursuivit, toujours souriant, imperturbable. Sa masse de cheveux châtains, indisciplinée, accompagnait sa démarche sautillante.
- Je savais que tu apprécierais. Y a un passage sur la nécessité. « La nécessité est ce qui ne peut pas ne pas être. »
Loreleï ralentit et répéta la phrase, comme pour elle-même.
— C’est joli. Mais pourquoi tu me parles de ça ?
— T’es ma nécessité, Loreleï. Tu peux pas ne pas être dans ma vie.
— On dirait que si, pourtant.
Vivian conclut, imperturbable.
— Toi et moi, c’est pas fini, on est fait l’un pour l’autre.
Sa phrase la frappa. Tout lui revint avec précision :
« T’es belle. T’es belle quand tu jouis. Ton corps est fait pour l’amour. Ton corps est fait pour le mien. N’aie pas peur. Je veux te voir. Tu es si belle. »
Ses mots à lui, fiévreux, sincères, ses dents qui claquaient près de son oreille, sa peau, sa PUTAIN de peau !
Elle ferma les yeux, s’arrêta quelques secondes.
— Lâche-moi Vivian. Personne n’est nécessaire.

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