Le jeu des morts et les vivants [V2]
Pointe Saint Matthieu, Finistère, juillet 1993.
Loreleï, 16 ans.
Au bord de la falaise, le vertige saisit Loreleï.
Les vagues se fracassaient en contrebas, mugissement du vent et de l’océan. Un appel.
Comme ce serait bon de tout oublier.
Avant… Avant, elle courait avec lui sur les sentiers. Il se cachait dans la lande. Surgissait, la faisait tournoyer.
Puis ils prenaient le thé chez grand-mère Katell. Sans oublier le gâteau.
— C’est sec, mamie.
— C’est normal, c’est breton.
Il lui jetait alors un regard complice. Leur jeu allait commencer.
Papa. Un mot qu’elle pouvait toujours penser. Mais qu’elle ne dirait plus.
C’était ça être adulte ? Ne plus avoir de parents devant soi ?
Loreleï se détourna du bord de la falaise. Rejoignit les autres. Sa tante Solène la regarda approcher, l’air soucieux. Sur le chemin du retour, elle invita sa nièce à sa pendaison de crémaillère. Ingrid accepta sans difficulté.
Plouguerneau, Finistère, juillet 1993.
Quelques jours après la balade à la pointe Saint-Mathieu.
Loreleï déposa quelques affaires dans la chambre d’amis de Solène, avant d’aider à la mise en place du buffet. Les amis de sa tante arrivèrent par vagues rapprochées. Présentations, rires, musique. Il y avait même un terre-neuve, dont la masse rappelait Siggi. Après quelques caresses et jeux avec le molosse, elle eut soif et se laissa séduire par le goût fruité du punch. Le vertige se fit rapidement sentir. Pas celui qui fait tomber d'une falaise – celui qui rend légère.
Dans le jardin, la musique pulsait. Téléphone chantait « Je rêvais d’un autre monde ». La jeune fille rejoignit les danseurs. Un homme lui apporta un verre de punch :
- Tiens, j’ai remarqué que tu aimais bien !
- Merci…
Elle hésita, tout en prenant le verre. Il se présenta en souriant :
- Marc. Et toi tu es Loreleï, la nièce de Solène. Tu restes tout l’été ?
- On part dans 15 jours.
Elle porta le verre à ses lèvres. Il l’observa de bas en haut.
- Vu ton bronzage, tu dois bien profiter de la plage !
- Oui, j’aime nager, même quand il pleut.
Ils échangèrent un sourire complice. « En Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour ». Air connu.
Un autre homme s’approcha, comme amusé :
- Elle a seize ans.
Marc haussa les épaules et lança un clin d’œil en réponse :
- Et alors ? Elle est là, non ?
Loreleï ne dit rien, puis finit son verre avant de continuer à danser avec les autres, essayant de s’éloigner de Marc. Téléphone céda la place à Queen. Le rythme de « Don't stop me now » s’accélérait. Les joues rouges, l'adolescente secouait ses cheveux en duo avec sa tante. Refrain hurlé. Marc ne la quittait pas des yeux. Rock endiablé sur le solo de guitare. Elle était en nage. Sa robe d’été volait.
La chanson finie, elle alla plus loin dans le jardin, puis s’assit sur le banc à côté des hortensias. La lune pour seule compagne, elle respirait l’air qui fraichissait. Marc la rejoignit avec deux verres, mais resta debout devant elle, l’obligeant à lever les yeux.
- Tiens, tu dois avoir soif. Tu t’amuses bien ?
Par politesse, elle prit le verre qu’il lui tendit.
- Oui, j’adore danser n’importe comment.
Marc ne regardait pas son visage. Ses yeux descendirent sur sa robe, s’attardèrent sur ses jambes et remontèrent lentement. Elle croisa les bras sur sa poitrine.
Les lèvres de Marc s’étirèrent, comme si son geste le réjouissait.
- Tu ne danses pas n’importe comment. Tu sais exactement ce que tu fais. À seize ans, on sait.
Son ton était presque paternel. Il s’assit, trop près, posa son bras sur le dossier du banc, derrière elle. Il parla d’une voix plus grave, en la fixant :
— Et puis, tu es jolie. Tu le sais, non ?
Loreleï rougit encore plus. Ne répondit pas. Marc s’approcha plus près d’elle. Sa cuisse effleurait la sienne. Elle sentait son haleine chargée d’alcool contre sa nuque. Il murmura :
- Je pourrais t’apprendre des choses.
Il glissa un doigt sur son épaule nue, remonta vers le visage. Elle se leva d’un bond. Marc la regarda partir en soupirant et finit son verre. Sa cible se précipita dans la maison et s’enferma dans les toilettes. Elle fixa son reflet dans le miroir. La musique lui parvenait, assourdie. Des rires. Des éclats de voix.
Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce qu’ils voient en moi ? Je voulais juste danser. Qu’est-ce que j’ai fait ? Le prof de latin qui nous tripotait en cours. Je n’ai pas voulu continuer en 3e. Papa était étonné. Il savait que je voulais faire latin grec depuis toute petite. Quand j’ai fini par lui dire pourquoi, il est devenu fou. Mais il n’y avait rien à faire. Alors il m’a serrée dans ses bras. Il a tout de même mis en garde le principal. Et puis Philippe… Le fils du collègue de papa. Quand j’avais 14 ans, et lui 21. Il a essayé de… J’ai prévenu papa. Il a été voir Philippe et son père. Je ne l’ai plus jamais croisé. Et en Allemagne… Paul était là. Mais maintenant ? Maman a d’autres soucis. Vivian a raison. Je vais faire plus attention. Comment je m’habille. Comment je souris. Arrêter de danser.
Solène frappa à la porte, inquiète :
- Ça va ? Je t’ai vu entrer il y a 10 minutes.
- Oui, oui, je sors.
Elle jeta un dernier regard au miroir. Elle s’aspergea d’eau froide.
C’était plus simple avant. Quand papa était là.
Elle ferma les yeux, laissa les souvenirs remonter.
*****
Lannion, Côtes-d’Armor, trois ans auparavant. Été 1990, maison de grand-mère Katell.
Loreleï 13 ans.
Quand les pneus de la voiture crissaient dans l’allée gravillonnée, Loreleï s’ouvrait : à l’odeur de l’océan, non loin, portée par le vent, aux pierres de granit rose, aux couleurs vives des hortensias, aux volets carmin…
L'enfant aux allures de grande bondissait toujours de l’habitacle, les jambes engourdies par les heures de voyage. Katell se tenait droite, majestueuse, en haut des escaliers. Sa petit-fille ralentissait alors et abordait la première marche avec retenue. La lueur satisfaite de Katell ne lui échappait jamais. Ce n’était pas un sourire. C’était mieux.
Cet été-là, elle réalisa à quel point sa grand-mère était âgée. Une silhouette toujours élancée, droite, les épaules figées, les yeux clairs. Mais pesaient dans la balance des rides nouvelles, les cheveux entièrement blancs, les mains tachées. Un peu de fatigue aussi, dans le port de tête. Après son hésitation — fugace, elle lança :
— Bonjour grand-mère !
— Bonjour ma fille. Tu as encore grandi. Tu auras une allure de cheval, comme ton grand-père.
Loreleï nota mentalement cette nouvelle réplique, afin de la partager avec son père. Elle approcha ses lèvres de la joue de son aïeule. Douce. Elle ferma les yeux en retrouvant son parfum de rose thé. Katell n’esquissa aucun geste.
Ses parents arrivèrent avec les valises. Après les salutations, Georges, l’homme à tout faire, les aida à s’installer. Leur fille entendait les discussions chaleureuses entre lui et ses parents, pendant qu’ils grimpaient jusqu’aux chambres.
Loreleï prit le bras de sa grand-mère. Elle était la seule à oser. Katell ne manifestait aucun plaisir, mais ne protestait pas. Elles firent un tour du jardin. La vieille dame pestait contre le temps, les insectes, Saint-Yves, Georges… l'enfant hochait la tête d’un air convaincu, sans lâcher son bras.
Alors qu’elles se dirigeaient vers la maison, elles croisèrent Ingrid qui partait faire quelques courses. Rituel immuable de vacanciers. Grand-mère et petite-fille pénétrèrent dans le salon. Meubles lourds et cirés, tapis persans, table en bois sombre, élégamment dressée pour le goûter. La vaste demeure respirait l’aisance d’une vieille famille bourgeoise. L’horloge contre le mur semblait les regarder de son œil rond. La pendule pesante rythmait tout.
Dong, dong, dong, dong : 16 h.
Maurice prit le thé avec sa mère et sa fille. Tasses en porcelaine anglaise. Gâteau breton de la meilleure pâtisserie de Lannion. L’odeur du beurre. Katell affirma de son ton qui ne tolérait pas le mensonge :
— Alors ma petite, toujours première de classe ?
— Oui, grand-mère.
- Bien. Les Lannef sont intelligents. Sauf ton oncle Pierre. Lui, il est bête. Mais riche. Ça compense.
Maurice toussa dans sa tasse. Loreleï fixa son assiette pour ne pas rire.
— Tu es intelligente comme ton grand-père.
La voix dure de Katell ne s’adoucit pas. Mais elle jeta un regard vers les photos qui trônaient sur le manteau de la cheminée. Elle poursuivit :
— Ne repose pas sur tes acquis. Ta génération a besoin de rigueur. Avec une mère allemande, tu es bien partie. Pas comme ton cousin Patrick. Sa mère est Normande. On aura tout vu.
Tic-tac. Tic-tac.
Katell buvait son thé en observant sa petite-fille.
— Tu ressembles à ton grand-père. Tu as les mêmes yeux.
Après un silence, elle reprit :
— Tu as eu de la chance. Tu n’as pas hérité du reste. Parce qu’il était laid comme un crapaud. Mais intelligent. Ça aide.
Maurice s’étouffa et fit semblant de tousser.
— Ça va Maurice ?, demanda Katell.
— Oui maman. Juste… le gâteau. Sec.
— C’est un gâteau breton. C’est censé être sec.
— Bien sûr.
Katell se leva. Raide.
— Je vais chercher plus de thé. Ne touchez pas au kouign-amann. C’est pour ce soir.
Elle sortit. La porte se referma en un claquement.
Tic-tac. Tic-tac.
Trois secondes. Quatre. Cinq.
Maurice craqua le premier et pouffa de rire. Elle le rejoignit, main sur la bouche et épaules tremblantes.
— Ma selkie, tu te souviens de l’été dernier ? À chaque fois qu’elle me donnait des nouvelles de quelqu’un, c’était pour m’annoncer sa mort.
— Oui ! Pour cousin Yvon, elle a dit…
Ils se regardèrent et récitèrent ensemble, imitant la voix de Katell :
« Yvon est mort. Étouffé par un cochon qui lui est tombé dessus. Quelle ironie. »
Leurs rires reprirent plus fort. Elle tapa du pied sur le parquet.
— Papa ! Elle va revenir !
Il respira profondément. Recomposa son visage.
— Je sais, je sais… On prend les paris sur les causes ?
- Je tente la foudre ! Il y a eu de gros orages cette année.
- Tu prends des risques. Je parie sur un animal.
— Le cochon tueur va encore frapper ?
Leurs rires repartirent de plus belle. Ils entendirent les pas de Katell dans le couloir. Ils fixèrent le plafond, avant de se concentrer sur leur pâtisserie. Ils étaient impassibles quand Katell entra et déposa la théière sur la nappe blanche.
— Merci maman.
Katell se rassit et versa du thé.
Tic-tac. Tic-tac.
— Au fait, dit Katell, vous vous souvenez de Madame Kerguelen ? La voisine d’avant ?
Ils se regardèrent furtivement : le jeu commençait.
— Elle est morte la semaine dernière, continua Katell comme si elle parlait du temps.
— Pendant un orage ?, demanda innocemment l'enfant joueuse.
— Quelle drôle d’idée ! Non. Étouffée par une arête de poisson. À 82 ans. Ridicule.
Loreleï mordit sa lèvre. Fort. Très fort. Maurice toussa, encore.
— Il est vraiment sec ce gâteau, s’excusa-t-il.
— Je te l’ai dit. C’est breton. C’est sec.
Sous la table, Loreleï donna un coup de pied à son père. Katell continua, imperturbable :
— Sa fille veut vendre la maison. Si vous voulez investir, c’est le moment. Bien située. Vue sur mer. Évidemment, il faudra refaire la cuisine. Madame Kerguelen n’avait aucun goût.
— Évidemment, dit Maurice, d’une voix parfaitement neutre.
— Et puis les morts qui traînent dans les maisons, ça fait baisser les prix. Au fait, tu te souviens d’Antoine ?
La jeune fille vit la machoire de son père se contracter légèrement, avant qu’il ne poursuive :
— Très bien. On faisait du rugby ensemble. J’espère qu’il va bien.
Sa fille lui lança un regard désolé.
— Jusqu’à ce qu’il prenne une douche, il allait très bien. Il pratiquait toujours le rugby. Tu devrais faire attention. Le sport, quelle idée ! Il a eu trop chaud. Il a pris une douche trop froide. Raide mort. C’est sa mère qui l’a trouvé. Indécent.
Père et enfant se regardèrent, complices.
Tic-tac. Tic-tac.
Katell les scrutait.
— Vous riez beaucoup tous les deux.
— C’est parce qu’on s’aime, maman.
— Mmh, renâcla-t-elle, les lèvres pincées. L’amour rend idiot. Ton père aussi riait tout le temps. Avant de mourir.
— Comment il est mort déjà ?, questionna Loreleï de son air le plus détaché.
Maurice lui donna un coup de pied discret.
— Crise cardiaque. En plein conseil municipal. Mort en parlant de réfection de trottoir. Pathétique.
Silence. Puis :
— Mais c’était un homme bon. Juste… dramatique jusqu’au bout.
C’était la version Katell de « je l’aimais ».
Trois ans après, dans le jardin de Solène, il n’y avait plus que le manque. Maurice n’était plus là. Et Vivian trop loin.

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