Enfances fanées
Périgueux, cimétière Nord. 1er novembre 1993. Loreleï, 16 ans. Vivian, 19 ans.
Ingrid venait de partir après avoir déposé un pot de chrysanthèmes blancs. Loreleï s’accrochait au bras de Vivian en regardant, incrédule, le médaillon sur la tombe de son père.
- Quand est-ce qu’on comprend que les gens sont morts ?
Vivian embrassa ses cheveux. Loreleï sentait au relâchement de ses muscles qu’il réfléchissait.
Je ne sais pas si la mort existe vraiment. La douleur, le manque, ça s’arrête jamais, et après, il y a la peur, la peur que ça empire, que ça recommence. Je veux dire… Est-ce que la mort existe vraiment quand la personne est toujours là ?, dit-il en mettant sa main libre sur son cœur.
Elle se blottit dans ses bras, puis lui proposa de marcher un peu. Ils allèrent voir la mère de Vivian. Allée B, pas très loin de son père à elle.
Il arracha quelques mauvaises herbes avant de poser un photophore qu’il avait décoré lui-même. Loreleï notait chaque détail de son visage.
- Tu pleures jamais. – C’était dit comme un constat – Je vois parfois tes yeux qui brillent, mais seulement quand on regarde un film débile. Le reste du temps, tu pleures jamais, même quand il faudrait.
Vivian donna un coup de pied dans un caillou, fourra ses poings dans ses poches. C’est en regardant le ciel qu’il confia :
- Quand j’avais sept ans, j’ai pleuré. Je sais plus pourquoi, mais je me souviens comme j’avais mal. Mon père m’a tendu un miroir. « Regarde comme c’est moche, un homme qui pleure. » J’ai plus jamais pleuré.
- Même à l’enterrement de ta mère ?
- J’avais dix ans. J’étais un homme, non ? Tout le monde m’a trouvé courageux.
- Putain, quelle connerie ! Tu sais Vivian, avec moi, tu peux pleurer. Parce que tu trouves que Officier et gentleman est le plus beau film du monde… ou parce que ta mère te manque.
Il la serra fort. « Aussi fort que ton amour », avait-elle demandé. Elle eut mal aux côtes, mais c’était une douleur agréable.

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