Se canta (1/2)
Béarn, avril 1995. Loreleï, 18 ans. Vivian, 21 ans.
Une autre histoire
Le bras de Vivian allait du levier de vitesse au volant. Ses muscles jouaient sous sa peau, sa grande main enveloppait le pommeau et l’arrondi de son épaule était mis en valeur par son débardeur. Une chaleur familière irradiait du ventre de Loreleï vers tout son corps, qui se tendait vers lui. Elle lécha ses lèvres, puis reporta son attention sur la carte routière posée sur ses genoux, avant de se tourner à nouveau vers le conducteur.
— J’ai repéré un sentier forestier dans 15 km environ. Ça te dirait de faire une pause ?
Vivian la regarda brièvement. Un sourire moqueur éclaira son visage.
— Tu m’as déjà niqué mon jean la dernière fois. Tu parles d’une cueillette de mûres !
— C’est pas ma faute, c’est toi, là, avec tout ton… — Elle fit un geste vague et faussement énervé vers lui. — Toi !
Sans quitter la route des yeux, il fit glisser ses doigts le long de la cuisse de Loreleï, remontant sa robe. Elle ferma les yeux quand il atteignit sa culotte.
La voix de Vivian vibra, basse :
— Debout, en levrette.
Ses mots à elle restaient coincés dans ses yeux fixés sur le torse de Vivian :
— Tout ce que tu veux pour sauver ton jean.
Tout arriva en même temps. La main de Vivian s’arracha des cuisses de Loreleï. Freinage brutal. Elle partit en avant. Douleur de la ceinture dans l’épaule.
— Putain de connard de merde ! Il a déboîté comme un taré, on a failli se le prendre !
Il regarda sa passagère, livide, la respiration heurtée.
— Loreleï, ça va ?
Une inspiration sifflante lui répondit. Une seule idée dans la tête de Vivian : le prochain village était proche. Une fois arrivé à Navarrenx, il se gara sur la place d’Armes. En entrant dans la citadelle, il avait repéré la terrasse d’un café qui semblait ouvert. La poitrine toujours bloquée dans un étau, Loreleï se laissa porter jusqu’à une chaise. Vivian se mit à genoux devant elle, prit ses mains et lui parla calmement.
— Regarde-moi. Sens mes doigts qui te caressent. Inspire. Bloque. Expire.
Il répéta les mêmes mots, respirant avec elle de plus en plus amplement. Une serveuse se dirigea vers eux.
— Vous avez besoin d’aide ?
— Merci, c’est passé. Vous avez des desserts ?
Elle déposa la carte avec une expression douce.
— Nous n’avons presque que ça : « La Pêcheuse » est un salon de thé. Rien de tel pour se remettre de ses émotions. Je vous recommande la tarte au citron meringuée, spécialité de la chef.
Tout en s’asseyant, Vivian consulta la liste des pâtisseries et des thés.
— Tarte au citron et thé à la bergamote ? — Regard malicieux. — J’y connais rien, mais ça sonne bien.
Loreleï acquiesça d’une petite voix :
— Ça a l’air bien.
Sous le soleil printanier de Navarrenx, le sucre circula dans les muscles tremblants de Loreleï. Tout en mangeant, celle-ci admira le balcon en bois couvert qui les dominait.
— Typique médiéval, estima-t-elle.
— Les réflexes sont revenus, je suis rassuré, s’amusa Vivian.
— On ne va pas arriver en retard chez ta grand-mère ?
— J’avais prévu de la marge. T’inquiète pas. Ça va mieux ?
— Oui, on peut repartir quand tu veux. C’est joli ici, on est où ?
— Navarrenx. Plus qu’une heure de route avant Saint-Geours-d’Auribat.
Vivian se leva.
— Je vais payer et on reprend la route.
Quand il revint, Loreleï était debout. Elle l'enlaça dans ses bras. La tête sur son épaule, elle déposa les mots qui l’avaient étouffée :
— On a évité un choc frontal.
Il la serra, avec cette force contenue dont il était capable. Pour elle.
— Je sais.
Et le même souvenir les traversa. Cette journée anodine au CDI du lycée, quand Mme Privat était venue la chercher. « Votre mère vous attend à l’hôpital. »
Sur la route vers Saint-Geours d’Auribat, Loreleï essaya de revenir au présent. La route défila tout d'abord par automatisme – lecture de la carte et échanges sur les directions. Le radiocassette réinjecta l'énergie des vacances. Parmi la compil' de pop anglaise, un intrus – un frenchie. Loreleï et Vivian s’époumonaient : « Et on démaaare, une auuutre histoooire ! » Cassette offerte par Bastien. Elle avait jugé préférable de ne pas le préciser, et avait enlevé la jaquette portant la dédicace.
Lou meste deus anyous
Le village de la mère de Vivian se rapprochait. Maintenant, le moteur était éteint. Loreleï caressa son bras et posa ses lèvres près de son oreille :
- Allez, on y va.
Vivian ne répondit pas, sortit de la voiture. Il n’eut pas le temps de sonner que la porte s’ouvrit sur une toute petite femme. L’échange fut bref. Un « Boudu ! Vivian, t’es plan grand. » suivi d’un « Mamie. » Une bise sonore, avant que la vieille dame ne s’intéressât à Loreleï, restée en arrière.
- Tu me présentes ou tu vas rester planté là ?
- Mamie Anyou, c’est Loreleï, ma copine.
- Entrez, vous pouvez poser vos valises dans la chambre jaune. Tu te souviens ?
Vivian se détendit et sourit enfin :
- Oui, mamie.
- Il y a le grand lit. Vous pouvez dormir ensemble. Je suis moderne.
Loreleï chercha une lueur taquine dans son regard, mais ne remarqua rien. La petite mamie déroula le programme des journées qui allaient suivre :
- Ce midi, mon frère vient manger avec nous. Ce soir, toute la famille. Ceux qui vivent pas loin, en tout cas. Demain, c’est la fête patronale. Tu n’as pas oublié ? Tu te souviens de quelques chansons ?
- Oui, mair-bona.
L’aïeule hocha la tête d’un air satisfait, tapota le bras de Vivian :
- C’est bien mon petit, c’est bien.
Dans la chambre jaune, après avoir sorti leurs affaires, Vivian s’allongea un instant sur le lit, les bras sous la tête. Loreleï vint près de lui, laissa ses doigts tracer sa tendresse le long de son visage. Vivian ferma les yeux, se détendit. Après une dizaine de minutes, il sauta du lit.
- Allez, mair-bona Anyou nous attend ! Il faudra sûrement que tu l’aides à la cuisine !
- Tu lui as dit que je suis végétarienne ?
- Oui, mais pas sûr qu’elle ait capté le concept !
Après avoir été chassé à coup de torchon, Vivian laissa les femmes cuisiner. S’ensuivit un petit moment de panique mâtiné de révolte féministe dans le cœur de Loreleï. Mair-bona ne lui adressa pas un clin d’œil, mais un équivalent dont les mamies béarnaises devaient avoir le secret, pensa-t-elle. Une sorte de frémissement des coins de la bouche qui lui rappela Katell. Les haricots maïs avaient été préparés la veille pour un cassoulet sans viande. Elles n’avaient plus qu’à préparer une salade et un plateau de fromages qui fit saliver Loreleï. Sans oublier la confiture de cerises noires et le piment d’Espelette. Rouge sombre, orangé-rouge. Les couleurs du Béarn pour Loreleï.
La jeune femme aida à disposer une jolie table. La grand-mère lorgnait depuis un moment vers la bague :
- C’est plan beau. C’est un cadeau de mon grand ?
- Oui, pour mes dix-huit ans. — Elle hésita à répéter la promesse de Vivian. — En attendant la bague de mariage.
- Ça me fait plaisir, ça, des jeunes qui veulent se marier. Vous le ferez au pays ?
- Lequel ? lança Loreleï, avant de stopper net, ayant peur d’avoir dit une bêtise.
- Je sais, Périgueux, la Bretagne, l’Allemagne… Mais l’église, ce sera chez nous.
C'était dit comme une évidence. Loreleï se figea. Les émotions qui la traversèrent étaient violentes et inconnues. Une idée vague qui prenait trop de corps ? Des tensions remisées qui risquaient d'exploser ? Le ventre de Loreleï, qui s'était serré étrangement quand elle avait tenu le bébé de sa voisine ?
Une petite main ridée et tachée de soleil se posa sur la sienne. Douce. Loreleï inspira lentement.
- Oui, l’église, ce sera ici.
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Cette partie m'a causé beaucoup de souci. J'ai l'impression d'avoir lutté. Alors n'hésitez pas à critiquer les faiblesses !

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