Se canta (2/2)
Chanson d’un jeune amant
Dans l’entrée, un tonitruant « Oh fan ! Vivian ! » se fit entendre.
- Mon frère, Jean, annonça Anyou.
Loreleï n’était pas préparée au choc. Jean et Vivian se ressemblaient de manière frappante : même carrure, même grand nez. Et ces petites oreilles qu’elle pensait uniques. Elle s’imagina vieille dame, ridée, cheveux blancs, riant près de son vieil homme. Avec la même casquette ? L’idée lui piqua le cœur.
Le repas se déroula entre nouvelles de la famille et des vieux amis. Aucune mort rocambolesque à déclarer.
Anyou faisait la vaisselle avec son frère — une habitude prise au fil des années de veuvage, pendant que les jeunes prenaient le soleil sur le banc du jardin.
- C’est vrai que t’es plan beau !, taquina Loreleï.
- T’en doutais ?
Elle prit son élan mentalement.
- J’ai dit à ta grand-mère qu’on se marierait à l’église ici. — Regard d’espoir timide. — Tu vois, je fais des concessions.
Vivian se rembrunit. Paroles tendues.
- Et pour porter mon nom ?
- Vivian, c’est pas négociable. Je garde le mien. On en a déjà parlé. Je ne suis pas croyante, je suis même anti-religion. Et pourtant, pour toi, pour ta famille, je veux bien me marier en blanc à l’église.
- C’est un sacrifice de m’épouser, en fait ?
Il avait haussé la voix.
- Non. Ça s’appelle un compromis. Oui pour l’église. Mais je reste Loreleï Lannef.
Le ton de Vivian se fit méprisant.
- Toutes les femmes le font, mais pas toi ?
Loreleï respira un grand coup, décidée.
- C’est une coutume, pas une loi. — Elle essaya de l’apaiser avec un souvenir. — Tu savais dès le début que je n’étais pas « les autres ».
Vivian se leva, se dirigea vers le cerisier, lui flanqua un coup de pied.
- Putain, pourquoi t'es pas moins…
Loreleï le rejoignit. Sa colère montait.
- Moins quoi ? Moins moi ?
Ils restèrent côte à côte. Vivian ne la regardait pas. Il fixa le tronc, avant de se tourner vers elle et de la prendre dans ses bras.
- Pardon. J’oublie parfois que je t’aime pour tout ça.
La voix de mair-bona surgit :
- Les enfants, venez dans le salon.
Loreleï s’étonna :
- Comment une si petite bonne femme peut avoir un tel coffre ?
- Aux âmes bien nées, la grande gueule n’attend pas le nombre de centimètres, annonça Vivian avec sérieux.
Éclats de rire.
- Et moi, j’oublie que tu n’es pas que plan beau !
****
Anyou avait sorti le service à café. Et des albums photos. La mère de Vivian, Angélina, en communiante. Anyou raconta tout : la gentillesse de sa fille, sa beauté, sa voix d’ange… Loreleï pensa au portrait d’une princesse de conte de fées. Des carrés plus clairs marquaient des vides. La voix d'Anyou se tarit.
La photo du mariage d’Angélina et Jacques. Très jeunes.
- Ils avaient quel âge ?, questionna Loreleï.
Les mots semblaient devoir s’arracher de la bouche de la grand-mère.
- Angélina venait d’avoir 21 ans. La majorité à l’époque. On a refusé plus tôt. Ils ont attendu.
- Ils se connaissaient depuis longtemps ?
Vivian écoutait, pendant que Loreleï menait l’enquête. Il ne savait rien. N’avait jamais osé demander. Son père ne lui parlait jamais de sa mère. Des photos ? Partout. Mais avec le silence pour seule légende.
Anyou prit quelques instants. Son visage se dérida.
- Angélina venait d’avoir 16 ans. Elle l’a rencontré à un bal, chez sa cousine de Pau. Il avait 20 ans. Comme il faisait son service militaire en Allemagne, il logeait chez nous pendant les permissions. Attention ! Mon mari veillait au grain ! Le matin, il restait devant la chambre de… — Elle ne finit pas sa phrase, puis poursuivit. — Angélina avait cinq minutes pour le réveiller, pas une minute de plus !
Vivian posa sa main sur celle de Loreleï. Sourire complice et joyeux. L’audacieuse ne lâcha pas l’affaire.
- Il a été persévérant. Il a fait sa cour longtemps !
- Fallait bien ça pour mériter notre fille. – Un froid de caveau s'invita. – Pour ce que ça lui a apporté.
La voix sèche, Anyou claqua l’album et alla en chercher un autre. Uniquement des photos de Vivian enfant, en famille. Si on oublie son père. Beaucoup de carrés vides, jusqu’à la page blanche. Loreleï sentait les doigts crispés de Vivian. Le temps était figé. Anyou se leva, ouvrit un tiroir et en sortit un cliché qu’elle tendit à Vivian.
- J’ai fait un double pour toi. Tu avais quelques mois. Regarde Loreleï, comme il est adorable sur les genoux d'Angélina ! Et derrière ta mère, à droite, c’est moi, et à gauche, ma propre mère. Quatre générations. J’espère que vous n’attendrez pas dix ans pour revenir.
Se prendre dans les bras. Ou, au moins, poser une main chaleureuse. Ces gestes ne furent qu’un tressaillement. Une pensée vite écartée.
***
Le soir, une grande tablée fut dressée dans le jardin pour accueillir l’auberge espagnole. Des guirlandes lumineuses sur la terrasse dégageaient une lueur festive. Dans la douceur du printemps occitan, les cousins redécouvraient le petit-fils prodigue :
- Vous êtes ensemble depuis combien de temps ?
Ils répondirent en même temps :
Vivian : « Quatre ans. »
Loreleï : « Deux ans. »
- Ha ouais, quand même, vous avez une sacrée marge d’erreur !
Vivian essaya de taire ce qui vacillait en lui :
- Disons… qu’elle m’a quitté quelques fois. Mais je compte depuis le début.
Loreleï, elle, n'hésita pas.
- Ça a été compliqué. Je compte depuis qu’on ne s’est plus quitté.
Marie, qui adorait les histoires d’amour, voulut savoir :
- Et vous vous êtes rencontrés comment ?
Vivian passa la main dans sa tignasse – geste familier, avant de raconter.
- À la fête foraine. J’ai repéré une fille canon. Mais le temps que je me décide, elle était partie avec ses copines. Je l’ai retrouvée aux autotamponneuses.
- C’est lui qui m'a draguée, et d'un coup… il est devenu timide. C’est moi qui ai fait le dernier pas. On était chez Thomas, son meilleur pote. Ils ne quittaient pas leur manette. Je ne pouvais pas rivaliser avec FIFA. J’attendais qu’on aille à la piscine. J’en ai eu marre. J’ai dit que j’embrasserais celui qui gagnerait.
Vivian précisa aussitôt, élevant un peu la voix :
- J’ai demandé à Thomas de me laisser gagner.
La cousine était déçue :
- C’est pas très romantique. Tu aurais embrassé Thomas sinon ?
La gêne de Loreleï était imperceptible, sauf pour Vivian, qui la sentit sous les mots et intervint :
- Il a perdu.
Par chance, c’est alors que Chantal, la grande sœur d’Angélina, fit tinter sa cuillère contre son verre :
— C’est le moment d’aller guincher !
Se canta
Sur la place du village, lampions, tables, et surtout, le banda. Loreleï battit des mains d’excitation. Vivian suivit ses cousins à la buvette. Il devança les reproches de Loreleï :
- Tu vas voir, je suis obligé de boire ! On ne peut pas faire ça à jeun !
- Et je fais comment, moi ?
- Toi… tu es naturellement en roue libre !
Elle sourit malgré elle. Et lui donna raison au fil des danses improbables. Lo pantelon, le saut béarnais, après quelques essais, elle maitrisa. De toute manière, personne ne vérifiait la justesse de son virar. Vivian était dans son élément. Sur un terrain de rugby ou ici, son corps suivait le mouvement avec une grâce animale. Mais la chenille au sol en criant et ramant… sans quelques grammes dans le sang, tout le monde n’y arrivait pas.
Après deux heures à avoir fait transpirer tout le village, le banda s’octroya une pause. La musique reprit avec les premières notes de l’hymne occitan. Loreleï remercia mentalement son maitre de CM2 et la classe verte à Argelès-Gazost : elle connaissait encore les paroles. Vivian entoura sa taille avant d’entonner avec l'assemblée : « Devath ma frinèsta, que i a un auseron, tota la nueit canta, canta sa cançon. » Leurs doigts s’entrelacèrent sur le refrain. Elle ne reconnut pas la voix de Vivian. Ce n'était pas celle du stade, du plaisir ou de la tendresse. Le chant montait dans l'air tiède, un appel mélancolique. Une mélodie de mère pour bercer son petit. Angélina, Anyou et la vieille dame de la photo... elles avaient sûrement toutes chanté pour leurs enfants. « Se canti, jo que canti, canti pas per jo, canti per ma mia, qui ei tan luehn de jo. » Vivian chantait maintenant, avec sa famille. Des paroles qui appartenaient à cette terre. Avant elle, après eux.
Les dernières notes flottèrent quelques instants. Loreleï ne quitta pas son amoureux des yeux. Puis la frénésie reprit, et elle laissa Vivian avec ses cousins, pour se diriger vers sa tante. Sous le platane, quelques bancs, et une place libre près de sa cible.
- Chantal, je peux vous poser une question ?
- Profite, je crois que j’ai abusé, dit-elle, en levant un verre encore à moitié plein.
Loreleï tortilla une boucle de cheveux, hésitant malgré sa résolution.
- Pourquoi Anyou déteste Jacques ? Elle ne prononce même pas son nom.
Chantal observa la jeune femme, avant de se concentrer sur son verre à moitié vide. Loreleï dut tendre l’oreille pour l’entendre.
- Angélina voulait une grande famille. Comme la nôtre. Elle a essayé, malgré tout. — Ses yeux se plissèrent, semblant retenir une lame ancienne. — Ma mère pense que c’est ça qui a provoqué sa maladie. Que Jacques aurait dû dire stop. Vivian était le dixième.
Un même poids pesait sur leur ventre. Loreleï, nauséeuse, serra les poings sur sa robe.
Dix grossesses. Neuf défaites. Neuf coups profonds. Vivian savait-il ?
Elles ne dirent plus rien, laissant la musique emplirent l'espace. Loreleï finit par se lever, posa une main légère sur l’épaule de Chantal, qui la recouvrit de la sienne en lui adressant un regard. Regard de femmes.
En rejoignant les danseurs, les vibrations des cuivres et des percussions se propagèrent dans ses fibres. Elle s’ébroua, força un peu le mouvement, avant d’être à nouveau en rythme avec la fête. Alors que la fanfare entonnait « Dans les yeux d' Émilie », son ventre lui sembla plus présent. Les trompettes annonçaient joie et mélancolie. Promesse, danger. Elle s'accrocha à Vivian qui poussait des « Ho ho hooo ! » sonores avec les autres. Trente ans après, cette mélodie ferait toujours surgir en elle ses prunelles noisette et son sourire lumineux.
Sous les applaudissements, le banda laissa la place à un DJ local. Nirvana, cheveux fous, cris. Puis, sensualité de « Glory box » de Portishead. Les corps de Vivian et Loreleï fusionnèrent dès les premières notes. Elle plaqua sa main sur la large poitrine de son rugbyman préféré. Battement puissant, lent. Un cœur battant après neuf cœurs mourants. Un cœur de battant, qui ne lâchait jamais rien. Le genou de Vivian se glissa entre ses cuisses, ses paumes chaudes sur ses reins, et cette ondulation, cette putain d'ondulation du bassin.
Il bouge si bien. Je le veux, pour moi, toujours.
Tandis que les plus jeunes résistaient sous les lanternes vertes, bleues et rouges, Loreleï entraina Vivian à l’écart. Dans la chambre jaune, il était fermé, inaccessible à ses désirs. Alors, elle choisit une petite rue sans éclairage. Un renfoncement entre deux maisons. Vivian était encore un peu brumeux.
- Tu fais quoi ?
Sourire de prédatrice. Pas de doute permis.
- Tu sais bien.
L’esprit de Loreleï était clair, quand elle défit quelques boutons de sa robe. Laissa tomber une bretelle sur son épaule. Enleva sa culotte et la glissa dans la poche du jean de Vivian. Elle le tira contre elle.
- Viens.
Mots vibrants contre sa peau à lui.
Au loin, Cindy Lauper chantait « Girls just wanna have fun ».

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