Sale pute [V2]
Périgueux, mai 1995. Loreleï, 18 ans.
Loreleï prenait le soleil dans la cour du lycée. Les conversations autour d’elle formaient un ronronnement. Son regard s’arrêta sur Sophie, qui était dans le même club de natation. Ses formes surprenaient toujours Loreleï, qui se trouvait anguleuse à côté d’elle. Elle adorait la regarder. Et dans ce rayon de lumière, Sophie était encore plus belle. Sa bouche rieuse, ses cheveux brillants comme des lames.
- Personne l’a encore violée celle-là ?
Loreleï se figea. Il n’y eut que des rires en réponse. Et un silence entendu. Elle ne voyait pas le garçon qui avait dit ça. Le sang palpitait violemment contre ses tempes. Elle regarda Sophie. Celle-ci n’avait rien entendu. Mais Loreleï si. Et elle ne comprenait pas. D'où venait cette voix ? Loreleï tourna la tête. Elle devina la présence du garçon, plus qu'elle ne le vit, car un groupe était intercalé entre elle et l'autre banc.
Plongée dans la tête du lycéen, une minute avant la phrase meurtrière.
« Putain, elle est bonne Sophie. Et Olivier qui la fait rire. Belle vue sur sa bouche de pipeuse. Elle porte encore une jupe de pute. Il va se la faire. Comme Patrick. Et Luc. Marie l’a vu à une soirée étudiante, se faire chauffer par deux mecs en même temps. Forcément, des étudiants, c’est plus classe que des lycéens. Elle est du genre à se faire prendre dans les chiottes.
Putain de salope. »
— Personne l’a encore violée celle-là ?
« Les potes se marrent. On pense tous la même chose : on a envie de se la faire. De la prendre et d’effacer ce sourire de merde quand on lui propose de se voir après les cours. Qu’elle comprenne qu’on peut pas allumer comme ça. Il y a un prix à payer. »
Loreleï refermait ses doigts tremblants. Le flot de ses pensées débordait. Elle repensait à toutes les insultes, tous ces mots dont elle sentait la violence sans en comprendre le sens.
« T’es bonne ». Elle avait demandé à Vivian :
— C’est un compliment ?
— Oui, ça veut dire… jolie.
Elle avait été sceptique. Elle avait compris depuis que « bonne » ne parle pas de la beauté. Ça veut dire « baisable ». Un adjectif avec une intention d’action. Elle s’est sentie conne. Conne. Sexe féminin. Garce : féminin de garçon. Elle les aligne. Comme des preuves. Les mots contre elle.
Sa copine Sabrina a une bouche de pipeuse. Loreleï a des hanches à se faire prendre par derrière. Elle fait attention à ne pas se pencher quand elle lace ses chaussures maintenant. Quand elle met son gros sweat blanc avec les broderies de rose : invisible. Sa jupe plissée et son body vert : visible. Donc, une cible.
Elle avait demandé à Bastien quelles étaient les règles pour avoir la paix. Il avait réfléchi. Vraiment. « Je crois que tu ne peux pas gagner. Les règles ne sont pas les mêmes pour vous. Tu auras toujours tort. »
Alors, elle avait abandonné. Bonus : Vivian était rassuré. On n’allait pas menacer de la violer. À condition de ne pas manger de banane en public. Ou de glace. « Tu suces ou tu croques ? ». Le regard du prof quand elle avait tapoté son stylo contre ses lèves. Souvenir de Vivian et ses potes : « Elle est mignonne, mais c’est mieux quand elle se tait ! » Bouche cousue.
Et chaque jour, une chute nouvelle. Hier, en passant devant un immeuble en travaux. Sifflements. Elle a fait semblant de ne rien entendre. On siffle qui ? Les chiens ? Elle est une chienne. Elle repense au regard de la vache dans la bétaillère. Ani-mâles. Les femmes sont les animaux des hommes. Pas vraiment humaine. Le « e » inutile qu’on rajoute à la fin du mot qui compte vraiment. Les femmes sont des hommes. Mais avec un grand H. Le mot humain n’existe pas pour elles. N’importe quel mec peut dire à voix haute vouloir violer Sophie. Et les autres rigolent. Ils veulent quoi dans le fond ? La prendre. La consommer. Elle est bonne. Baisable. À disposition. Comme la vache. Ils veulent bouffer. Le plaisir de manger. Plus important que sa vie. Elle est bonne. C’est bon un steak. On ne lui demande pas son avis. Ce serait ridicule. On ne parle pas à sa bouffe.
On ne parle pas aux putes.
Bruit strident. Fin de la pause. Loreleï se leva lentement. Encore sonnée. Elle marcha vers son amie :
« Sophie ! »
Celle-ci se retourna en souriant. Toujours avenante, gentille.
- Loreleï ! Tu viens demain à la fête du club ?
- Évidemment ! Je dois te battre sur l’Ultimate du coach. Il veut notre mort, ce mec !
- Tellement ! Aide-moi pour le crawl, je te donne mon truc pour le papillon !
- Avec plaisir ! Sororité !
- Ça veut dire quoi ?
- C’est le féminin de « fraternité ».
- Et pourquoi on ne l’utilise jamais ?
- On n’est pas censé communiquer entre nous je crois.
Sophie éclata de rire. - Sororité… Merci, je garde ce mot. Sororité… – Voix songeuse, puis pouce levé – J’adore !

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