Chapitre 1 : la rage - Brisons nos entraves !
Bordeaux, printemps 1996. Loreleï, 19 ans. Vivian, 22 ans.
Une bibliothécaire à lunettes et gilet de laine au milieu d’un concert punk.
C’est l’image qui vint à Loreleï, la première fois qu’elle assista à une réunion d’anarchistes. Pendant quelques instants, elle se sentit trop… mignonne. Cependant, cette impression de décalage se dissipa dans la ferveur des échanges.
Maintenant assise dans son canapé, une brochure de l’Athénée Libertaire sur les genoux, elle repensait au chemin que ce petit livret avait parcouru pour arriver jusque-là.
Étape 1 — Le titre accrocheur d’un magazine féminin, « Marie-Claire » : « Les nouvelles féministes ». Dans l’article, elle trouva le contact d’un groupe non mixte parisien, « Marie Pas Claire ». Elle avait envoyé une lettre pour s’abonner à leur revue. Elle avait rapidement reçu le numéro 8… et une succession de chocs.
Une illustration de Plantu, avec des hommes en position guerrière. Image déclinée en trois bandeaux : hommes préhistoriques, rugbymen, militaires. Elle l’avait montrée à Vivian. Ça l’avait fait sourire : « Doudou va adorer ! »
Elle avait surligné un passage : « Donc le “choix” est le suivant : ou une femme est normale donc une “pute” mais c’est “mal” […] et donc cette femme n’est pas vraiment respectée ou prise au sérieux, ou, une femme est anormale donc “bonne sœur” mais c’est “bien” et celle-ci a des chances d’être regardée comme un être humain digne. »
Elle avait enfin les concepts pour mettre des mots sur ce qu’elle vivait. Elle était une pute. Et jamais elle n’avait eu le choix. Elle avait fini par faire avec. Au point de se piéger elle-même ? Elle repensa à une séance de son groupe de travail, à la fac. Un nouveau était venu, beau mec. Il ne l’avait pas regardée. Ou plutôt, pas regardée comme elle y était habituée depuis qu’elle avait… quoi ? 13 ans ? 14 ans ? Elle s’était dit : « Il doit être homo. » Elle avait eu honte de cette pensée. C’était quoi cette arrogance ? Elle était si bonne que tous les mecs devaient la désirer ?
Son pragmatisme reprit le dessus.
Évidemment que je crois que tous les mecs me désirent, c’est comme ça depuis des années ! Les vieux, les jeunes, les profs, les pères des copines, les amis de la famille, dans le bus, dans la rue, à la fac… Partout, tout le temps ! Et c’est l’absence d’un seul désir qui me fait réaliser cette pression… cette OPPRESSION ! Et je culpabilise ? MERDE !
Étape 2 — Nouveau courrier à « Marie Pas Claire » pour demander s’il existait des groupes féministes à Bordeaux. Contact envoyé par les lointaines alliées : l’Athénée Libertaire, rue du Muguet. Dans la librairie de cet espace militant, elle avait découvert une oasis pour son cerveau.
C’est là qu’elle avait trouvé cette brochure, maintenant ouverte sur ses genoux. « Libre de se battre. Autodéfense pour femmes — Réservée aux femmes », 6 francs.
Vivian avait tiqué en lisant le titre. « Tu as peur ? Tu as été emmerdée ? Évite de sortir sans moi. Évite de te mettre en jupe. Évite cette rue. Évite de sortir le soir. »
Il avait voulu venir à une réunion de l’Athénée Libertaire.
- C’est non mixte Vivian, tu peux pas.
- Vous allez parler de quoi ? Comment couper les couilles ?
- T’as tout compris.
- On n’a déjà pas beaucoup de temps ensemble. Mon concours, tes partiels… on se voit plus !
- Ça me fait du bien ! Depuis la mort de papa, je vivais plus vraiment. Là, je rencontre des gens, je me rends compte que je suis pas folle ! Je croyais que j’étais la seule féministe et végétarienne au monde !
- Je te suffis plus, c’est ça ?
- …
Étape 3, bonus - Dans le magazine féministe, Loreleï avait trouvé le contact des « Cahiers antispécistes », une revue philosophique confidentielle qui posait une idée simple et révolutionnaire : et si les discriminations envers les animaux faisaient partie du même système que le racisme et le sexisme ? Ce fut une autre révélation : elle n’était pas végétarienne, mais antispéciste. Car son refus de manger les animaux n’était pas une histoire de cuisine, mais de politique. De DOMINATION. Les mots en majuscule s’alignaient dans sa tête. Face aux insultes, aux peurs. Ça pèse peu, un mot. Mais ça compte.
***
Objectivement, Vivian avait raison de râler. La femme de sa vie passait de plus en plus de temps à participer à des réunions militantes. Elle s’était même mise en tête de créer un groupe antispéciste à Bordeaux, ce qui provoqua de grosses tensions dans le milieu libertaire bordelais. Elle avait résumé les débats en riant : « Le houmous, oui ; l’antispécisme, non ! » Ces débats à n’en plus finir ne la lassaient pas. Elle avait de nouvelles copines. Sans compter les potes du taekwondo. Vivian essayait de se concentrer sur ses propres activités : les cours de STAPS, les soirées étudiantes, cette idée complètement barrée de tenter l’entrée dans une école de kiné…
Alors le week-end, il voulait profiter un peu (juste un peu !) de Loreleï. Au lycée, elle l’attendait, arrêtait tout quand il revenait de Bordeaux. Mais depuis sa rentrée à la fac, elle glissait entre ses doigts. Il se rappela que Maurice la surnommait « ma selkie » – ces femmes-phoques des légendes, si belles que les hommes volaient leur peau pour les garder prisonnières. Vivian aurait aimé que les choses soient aussi simples. Alors, sans hésiter, il aurait brûlé la fourrure. Ou mieux, il aurait demandé à Loreleï de le faire.
***
Playlist : The Prodigy. Ça tabasse bien comme il faut. LA musique de ce chapitre : Firestarter, Breath, Smack my bitch up, Voodoo People...
Signez la pétition pour que les coachs sportifs arrêtent de mettre des mix de merde et adoptent The Prodigy !

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