Poing final
Gymnase du parc de Bourran, Mérignac, décembre 1996. Loreleï, 19 ans. Vivian, 22 ans.
La musique hurle dans le gymnase. Loreleï danse avec ses amis. Vivian la regarde, la main crispée sur sa bière. Il ne sait pas ce qui est pire : rester près d'elle et la voir rigoler avec les autres, ou rester loin à mater. Ses potes Marco et David lui causent. Il capte rien. Il a promis de se tenir. Il essaie. De ne pas voir les mecs qui se penchent trop. Les mains qui se posent sur elle.
[C’est elle. La vraie Loreleï. Celle qui me prenait et me quittait. Celle qu’avait pas besoin de moi pour avoir envie.]
« Allez viens ! » Loreleï l’attrape par la main. Ils dansent, enlacés. Le temps d'une chanson, il retrouve sa Loreleï. Celle d’avant. Celle qui n’existait que pour lui.
Les premières notes de « Bob Morane ». Bastien et Loreleï se jettent l’un sur l’autre en hurlant. Ils sautent comme des perdus. Ils vont finir par blesser quelqu’un. Bastien jette quand même un regard méfiant vers Vivian.
[Ouais… Tu sais que tu dois faire gaffe toi. Des potes ? J’y crois pas. Putain, faut que je respire, faut que je me calme. Ne pas penser qu'il est sorti avec elle. Respire !]
Puis Simon s’approche.
[Son putain de binôme parfait. Avec qui elle passe trop de temps. Je les imagine bien rire quand il se fait tard. Leurs visages penchés sur leur feuille. Ses mains à lui sur elle. Elle qui soupire. Qui ne dit pas non. Pourquoi elle aurait pas envie ? Elle déborde de féminité. Un mec normal pourrait pas rester à côté d'elle sans en avoir envie. Moi je pourrais pas.]
Simon se penche vers Loreleï, murmure quelque chose à son oreille. Loreleï éclate de rire, se tourne vers lui, radieuse.
[Il la fait rire. Comme ça.]
Vivian aperçoit Quentin.
[Pas lui ! C’est pas une fac, c’est un baisodrome !]
Vivian va poser son verre vide. Reste debout, serre les poings. Essaie de respirer. Il répond à Marco par un grognement.
[Quand je lui parle des filles de STAPS, elle fait pas de crise. Elle comprend, elle me fait confiance. Faut que je me calme. Je suis con. Un con jaloux dans un gymnase avec une bière tiède. Ça doit être le manque de gazon sous les crampons. Ça me déséquilibre. Allez, putain, calme toi ! Elle a jamais rien fait sans moi.]
Le piano électro de « Children » démarre. Les corps se pressent plus fort. Vivian ferme les yeux. Inspire. Un temps. Il les rouvre. Les stroboscopes.
Flash. Loreleï balance ses bras sur le rythme lent de l'intro.
Noir.
Flash. Quentin, près d’elle, suit son mouvement.
Noir.
Flash. Ils ondulent. Elle sourit à Quentin.
Noir.
Flash. La batterie accélère. Tout le monde quitte la transe et saute.
Noir.
Flash. Quentin la tient par l’épaule.
Noir.
Flash. Loreleï danse face à Quentin.
Noir.
Flash. Elle ferme les yeux. Abandonnée aux basses.
Noir.
Flash. Quentin la tient par les hanches.
Noir.
[Pas lui !]
Le poing part tout seul.
Quentin s’écroule. La musique continue. Les gens reculent. Quelqu'un gueule :
— Putain, t’es malade !
Vivian regarde sa main, regarde Quentin qui se relève en tenant sa mâchoire, regarde Loreleï. Blanche.
[Qu'est-ce que j'ai fait, putain ? Qu'est-ce que j'ai fait !]
Elle demande à Bastien de s’occuper de Quentin.
- Moi, je m’occupe de Vivian.
Ils sortent.
***
Ils marchent dans les rues presque désertes. Elle devant, lui derrière. Le silence est lourd pèse.
— Dis quelque chose.
Elle s’arrête, se retourne. Dans ses yeux, il ne voit plus d’amour. Juste de la colère. Et de la honte. Il lui a fait honte.
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
— Que tu me pardonnes. Que tu comprends.
— Je comprends plus rien, Vivian. Plus rien.
Ils marchent en silence, sans but. Loreleï ne veut pas encore rentrer chez elle. Elle doit retourner voir comment va Quentin. S’excuser. Elle s'arrête. Fait face à Vivian, le visage déterminé.
— Je l’ai vu, le film que tu ne voulais pas que je vois… « L’Enfer », on y est !
Il blêmit. Le film de Chabrol. Cette histoire de jalousie qui rend fou.
— Loreleï…
— Je n’en peux plus, Vivian. Je ne peux plus continuer comme ça. Au lycée, je me faisais chier en attendant que tu reviennes de la fac. C’est ça que tu veux ? Que je crève d’ennui ? Je n’étais pas comme ça quand tu es tombé amoureux de moi.
Quelques passants les observent.
— Je… Je suis désolé. J’ai été trop con.
— Non, tu as été plus que ça.
Il essaie de parler. Elle reste silencieuse, ferme les yeux, prend une grande inspiration, puis s’approche de lui. Elle ne veut pas parler trop fort : près de l’arrêt de bus, du monde attend.
— Vivian, je veux que tu m’écoutes. Et que tu ne m'arrêtes pas. Je veux aller jusqu’au bout. Tu me diras que tu vas changer, que tu vas faire des efforts. Ça fait des mois qu’on parle ! Des mois que tu essaies ! Des mois que je veux y croire ! Tu sais ce qui me tue ? Dès que tu fais cette tête, je deviens nulle ! J’ai arrêté le théâtre à cause d’une phrase ! Une seule phrase de toi et hop, j’abandonne ! C’est dingue ça, non ? Je mets pas de jupe quand t’es pas là. J’ai toujours peur ! De parler trop, de rire trop, de sourire trop, de danser trop… Je suis trop Vivian ! Trop ! Et je ne changerai pas… — Sa voix devient murmure — Et toi non plus. Tu donnes, tu ouvres une porte. Et après tu la claques, en colère. Comme si j'étais coupable.
Le bus arrive.
— Tu vas rentrer à la cité U. J’irai dormir chez moi. Ne viens pas.
Vivian s’approche, la touche presque. Il demande, la voix mal assurée :
— Loreleï… Attends… Tu m’aimes plus ?
Un long soupir. Elle ferme les yeux, avant de le regarder :
- Même pas. Tu m’as juste… usée.
Il fait un pas en arrière. La regarde, une dernière fois, puis monte dans le bus.

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