Chapitre 0 - Karmasutra 

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Loreleï

On prend notre petit-déjeuner comme si on n’avait pas baisé ensemble. Il y a seulement quelques heures. Je les sens encore en moi. La sensation, le liquide chaud. C’est très bizarre. Et en même temps… c’était écrit dès le début.

Je n’aime pas trop me souvenir de la boum de Caro. Je me suis sentie conne. Mais la boum, c’est la fin. Parce que Thomas et moi, ça avait commencé avant. J’étais une gamine rougissante. Treize ans. J’avais jamais eu de copain. Pas un bisous. Rien. Quand j’étais amoureuse, c’était de loin. Mais Thomas est venu voir de près.

Notre rencontre, c’était le hasard. Son lycée organisait une vente de gâteaux pour financer leur voyage aux États-Unis. Caro était au club de natation avec moi. Et dans le même lycée que Thomas. Elle m’avait tannée pour que je vienne faire un tour à leur stand. L'appel du sucre a fonctionné. J’y suis allée avec Sarah et une autre copine. Et Bastien. Forcément. Plus gouel que lui, ça n’existe pas. Et là… Thomas. Un mec de dix-sept ans, brun au sourire malicieux. Genre Robbie Williams de Take That. J’ai mis du temps avant de comprendre qu’il me draguait. Bastien m’a dit que c’était abusé. Sarah était d’accord. J’ai rien écouté.

On s’est revu. À la bibliothèque, dans la rue commerçante, devant le collège… On restait à discuter, on marchait ensemble, selon l’endroit et le moment. Ça a commencé en octobre. En décembre, je l’ai vu sortir avec une autre fille. Une lycéenne. Ça m’a brisé le cœur. Mais en janvier, il est revenu comme si de rien n’était. Pour la Saint-Valentin, il m’a même offert un collier. Avec un pendentif hyper moche. Une sorte de médaillon avec des amoureux qui s’embrassent. Trop kitsch. C’est l’intention qui compte. J’ai été touchée. On a franchi le stade supérieur quand il m’a passé sa gourmette. Le truc pour montrer qu’on était en couple. Quand on était tous les deux, il prenait ma main. Il a tenté quelques rapprochements, mais sans rien presser. J’avais envie et peur en même temps.

Et puis, la boum de Caro. Elle m’a invitée. J’étais la seule du collège. Thomas était là. Bien sûr. On a dansé ensemble. Il a posé ses mains sur ma taille. Puis ses lèvres sur les miennes. J’ai cru mourir. Plaisir. Stress. Et je suis partie. Pas en courant, mais presque. On s’est à peine reparlé ensuite. Plus tard, il m’a dit que j’avais pas l’habitude de sortir avec des garçons (ha bon ? Génie, va !), mais que, lui, il avait l’habitude des flirts. Limite s’il m’a pas traitée de gamine. Mais avec le sourire. Connard.

Et voilà que son pote Vivian me drague à la fête foraine. Je ne savais pas que c’était son meilleur ami. Mais vraiment meilleur, meilleur. Genre son frère.

Pas la peine de perdre du temps sur cette partie de l’histoire. Pendant un moment, j’ai plus trop revu Thomas. Il était à la fac, puis il a fait son service. Il est revenu dans ma vie quand il squattait chez Vivian pendant les vacances. Ça me faisait bizarre, parce que c’était mon Thomas, celui de la boum, et le Thomas de Vivian. Le premier était devenu lointain, presque irréel. Mais, parfois, on se regardait, et je sais que lui aussi mesurait le temps.

J’étais au lycée, Vivian à la fac, Thomas finissait ses études de compta. On squattait chez Vivian. Parfois, je me demande où était passé son père. On était dans notre bulle. Il n’y avait que nous. À l’étage, la chambre d’amis pour Thomas, et notre chambre avec les matelas au sol. Et la télé. Les soirées films. Films d’action (pour Thomas et Vivian), Disney (pas pour moi : pour mon amoureux au cœur tendre), « oh non ! Pas encore un film avec une fin ouverte ! » (ça c’est pour moi : Arte, ma vie, ma passion). On rigolait, on somnolait, on mettait des miettes partout.

Je plaide coupable pour le premier dérapage. J’avais très envie de Vivian et on s’était pas vus depuis quinze jours. Mais Thomas était là.
Il faut que j’avoue un truc. Une part de moi voulait se venger. Je savais que Thomas n’avait pas de copine à ce moment-là. Que Vivian lui racontait tous les détails de notre vie sexuelle. Je savais qu'il se réveillerait. Je voulais qu’il regrette de m'avoir traitée comme une gamine.
Alors on a baisé à côté de lui. Après, Vivian a roulé vers lui et lui a touché la bite en rigolant : « Tu bandes ! »
Les mecs… Ils regardaient des pornos en se branlant quand ils avaient quatorze ans. Plus rien ne m’étonne.

L’autre fois… C’était quelques mois plus tard. Vivian dormait. Impossible de le réveiller. J’étais allongée entre les deux. C’était l’été, il faisait chaud et je n’arrivais pas à dormir. J’ai d’abord repoussé le drap. En slip et débardeur, j’avais toujours trop chaud. Puis, mes doigts ont suivi le chemin habituel. Celui de la nuit qui ne vient pas toute seule. Le plaisir venait. Connu, tranquille. Efficace. Mais le souffle de Thomas s'est modifié. Je ne bougeais plus. Attentive. Ça m’a rappelé les parties de cache-cache dans le noir, quand j'avais douze ans. J’ai recommencé. Et là… la paume de Thomas s’est posée en haut de ma cuisse. Mon cœur battait. Trop fort. Dur de penser. Vivian dormait toujours. Thomas ne bougeait pas. Mais il ne dormait plus. C’était pas vraiment une envie de sexe. Pas comme avec Vivian. Pas cette envie de le bouffer. Mes doigts ont repris leur petite danse. Les siens sont venus se poser sur ma culotte. Trempée. Il s’est approché de moi. Dur contre ma cuisse. Sa bouche touchait presque la mienne. Juste nos souffles qui se caressaient. La lumière du réverbère, dehors. Ses yeux noirs dans les miens – qui ne me quittaient pas. Le regard de mon Thomas. Celui de la Saint-Valentin, de la gourmette, de la boum. Ce regard noir que je n'avais pas compris à treize ans. Et qui me percutait le bide à dix-sept. Putain, l’orgasme de malade.

On n’a rien fait de plus. Il s’est levé. Je l’ai entendu refermer la porte de la salle de bains, puis celle de sa chambre.

En plus des films, collés sur le matelas, il y a eu beaucoup de portes ouvertes. Vivian laissait notre chambre mi-close. Et je sentais bien (c’est le cas de le dire, désolée), qu’il faisait tout pour me faire gémir fort. Je crois qu’une fois, Thomas est passé alors que Vivian me prenait en levrette.
Non, je crois pas. J’en suis sûre.

Comme dirait ma grand-mère Katell : « Il y avait une atmosphère ». Sauf qu’elle, elle pensait aux vieux films en noir et blanc avec Lino Ventura.

Et on en parle du film « Une fille, deux garçons, trois possibilités » ? C’est pas un titre ! C’est un programme ! Et Vivian qui nous sort, devant l’affiche : « Et que ça vous donne pas d’idées ! » Ça m’a rappelé Barbe Bleue : « Tiens une clé, qui ouvre cette porte. Mais surtout ! Surtout ! Ne vas pas regarder à l’intérieur de cette pièce pleine de mystères ! »
Vivian. Mon Vivian, jaloux de tout, même de mon chat — paraît que je le câline trop — il avait envie que je couche avec un autre ? Mais Thomas, c’était pas un autre. C’était un bout de lui. Vivian me dit toujours comme je suis belle quand je jouis. Que j'ai un corps d'actrice porno. Pas sûre d’aimer le compliment. Mais je saisis l’intention. Peut-être qu’à force d’en parler avec Thomas, d’esquisser ce portrait de nous en sons et en effleurements, il avait envie de lui en donner plus. De la vue totale. Du goût. De la peau.

Comment je me suis retrouvée à regarder Dirty Dancing avec leurs doigts en moi ? Je sais plus trop. Putain, je crois tromper qui ? C'est ma faute.

La fois précédente, Vivian nous avait imposé « Officier et gentleman ». C'est pas possible d'être baraqué comme ça et d'aimer les comédies romantiques nazes ! Qu'est-ce que je me suis moquée ! Je lui ai fait de la peine. Alors je l'ai laissé me porter dans la maison, comme dans le film. Il m'a éclaté la cheville contre le montant d'une porte. Thomas était mort de rire. Donc, pour me racheter, j'ai loué le seul film romantique qui vaille le coup : « Dirty Dancing ». Je l'avais vu avec Sarah.

Thomas – qui l'avait vu aussi – a sifflé me voyant : « On laisse pas Bébé au coin ! » J'avais fait péter le petit short en jean et le chemisier blanc noué sur le ventre. Pas de soutif. J'ai souri et fait des pas de cha-cha. Nazes : je sais pas danser. Puis le film. Puis la scène où Bébé et Johnny dansent au sol. Aux premières notes de « Lover Boy », j'ai fait comme Bébé : je me suis mise à quatre pattes et j'ai avancé sur le matelas vers Vivian. Je chantonnais en même temps que le film. « Come here lover boy ! Baby, oh baby ! My sweet baby, you're the one ! » Pas si naze. J'ai grimpé sur Vivian, qui m'a retournée comme une crêpe. Paf ! Collée à Thomas qui matait notre Dirty Dancing en direct. C'était indécent comme on s'embrassait. Vivian a ouvert mon short. Il a grogné en sentant comme j'étais mouillée. Il a remonté sa main pour dénouer ma chemise. En même temps, sans regarder Thomas, il lui a dit : « Continue. » Les doigts de Thomas en moi. Mais surtout, ses yeux sur moi.
Leurs mains, leur langue, leur corps contre le mien. C’était pas deux fois mieux. C’était pire. J’ai crié. Et tremblé. Thomas s'est léché les doigts en me regardant. Putain, ce truc qui me vrille la chatte. Il me restait que ma chemise ouverte quand Vivian s'est abattu sur moi. Je regardais toujours Thomas pendant les premiers coups de reins. J'ai fermé les yeux quand Vivian m'a léché l'oreille. Ce plaisir inouï de le sentir en moi alors que les vagues de l'orgasme palpitaient encore. Il me serrait l'épaule si fort que j'ai eu des traces. Sur la hanche aussi. Je sais pas quand, mais Thomas est parti. Quand Vivian s'est effondré sur moi, en sueur, nous étions seuls.

Est-ce que, moi, j’avais envie de plus ? Je sais seulement que j’attendais son mouvement.

Hier soir, en boîte, je me suis lâchée. Personne ne nous connaissait. Vivian avait bu. Un peu. Assez. Je savais pourquoi – pour oser.
Thomas me regardait.
Premier mouvement : je danse serrée contre Vivian, Thomas pas loin dans mon dos. Vivian me retourne. Fluide, sexy. Et on se rapproche de Thomas.
Deuxième mouvement : mes bras sur les épaules de Thomas. La bouche de mon amoureux dans le cou.
Cliché.
Beau cliché.
Troisième mouvement : la bouche du garçon de la boum de Caro contre la mienne. Douce. Et moi. Sauvage.

Je souris en y repensant. Maintenant, on est sur la terrasse du gîte, dans le beau soleil matinal. Les Pyrénées en arrière-plan. Bien loin de l’obscurité du club ou de notre chambre. Vivian et Thomas mangent. Normal.

Cette nuit, dans le gîte, c’est Vivian qui lui a dit « Reste ». On s’est retrouvés nus sur le lit, tous les trois. Plus de prétexte. Vivian était sur moi. Il a fait ce truc qui me rend dingue. Ses coups de reins, profonds, et sa grande main qui ramenait mes bras au-dessus de ma tête. Il me tenait, les yeux dans les yeux, sans cesser de bouger. « Tu es à moi. » Et j’ai répondu : « Je t’appartiens. » Notre rituel. Un échange de vœux païen. Dans ces cas-là, il faut bien un témoin, non ?
Vivian s’est arrêté. S’est écarté de moi. Il a regardé Thomas, alors que j’étais sur le dos, les cuisses toujours écartées. « À toi. »
Vivian avait ouvert cette scène. Il comptait la fermer. Après Thomas. L’alpha et l’oméga.
Et moi ? J’ai ouvert les bras à Thomas.
La voix rauque de Vivian : « Regarde comme elle est belle ! »
Thomas, en plongeant en moi et gémissant : « Oui, tu as de la chance. »
Moi, cambrant les reins : « Putain ! »

Alors que je mords dans mon croissant, un flash me fait serrer les cuisses. Moi sur Thomas. Ses doigts enfoncés dans la chair de mes fesses. Il halète, pousse des cris aigus. Ce son de lui que je ne connaissais pas. Je bascule en arrière, ma tête repose contre l’épaule de Vivian. Il mordille mon oreille, y dépose ses mots à lui. Je ferme les yeux quand je prends sa main pour la glisser sur mon sexe, et qu’il sente celui de Thomas qui bouge entre mes lèvres.

J’étais le nœud qui nous liait.

Toi + moi + lui = nous. Physique cantique du cul. Quantique aussi. Ou physique nucléaire. Quid des risques ? Quid des déchets radioactifs ?

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