Ce qui nous lie 

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Mai 1997. Loreleï, 20 ans.

Quentin observait Loreleï. Elle venait de manquer Malik. Après son coup de pied retourné, elle semblait ne plus savoir où elle se trouvait. Une erreur mineure. Mais combinée à sa mine pâle et une légère perte de poids… il commençait à s’inquiéter.
Il se promit de lui en toucher un mot, après l’entrainement. Ils avaient pris l’habitude de rentrer ensemble, et souvent, de prendre un goûter en chemin. Un jésuite pour lui, deux chocolatines pour elle : « Une pour le petit creux, l’autre pour le plaisir ». Mais plus depuis… il ne se souvenait plus. Et quand elle prenait une chocolatine, elle en grignotait juste un bout.

Déjà douché, le sac sur l’épaule, Quentin s’impatientait dans le hall du dojo. Loreleï ne mettait jamais autant de temps. Il remonta les quelques marches menant aux vestiaires. Toqua. Aucune réponse. Il entra et trouva Loreleï allongée sur le banc, en jean et soutien-gorge. Il s’approcha et la secoua doucement.

  • Loreleï, tu dors ?

Elle ouvrit de petits yeux perdus.

  • Je voulais me reposer un peu. Je dormais ?
  • Oui, ça fait dix minutes que je t’attends.
  • Désolée. Je me suis endormie en cours aussi cette semaine. Et avant. Je couve peut-être un truc. Je finis de m’habiller et je te rejoins.

En attendant leur bus, Quentin se risqua.

  • Tu ne devrais pas attendre pour être fixée sur ce qui te fatigue comme ça. Je sais ce que c’est les… retrouvailles avec son ex.

Loreleï fixa Quentin, d’abord interrogative. Elle reporta ensuite son attention sur le trottoir.

  • Mais j’ai fait un test. Il y a un mois. C'était négatif.
  • Un faux négatif, c’est possible.

C’est un regard désespéré qui se posa sur lui. Loreleï sembla se parler à elle-même.

  • Putain, non…

Leur bus arrivait. Quentin avait déjà réfléchi à la suite.

  • Il y a un labo à côté de chez moi. Pas besoin d’ordonnance. Mais tu dois payer. Le résultat peut être dispo dans l’heure.

Ils s’assirent. Loreleï prit sa tête entre ses mains. Cinq minutes plus tard, elle souffla.

  • Il y en a un dans ma rue. Je vais y aller. Je descends pas avec toi.

Quentin n’ajouta rien.

***

Ingrid avait ressorti les albums photos. La maison était vide depuis ce matin. Avec les partiels, sa fille avait voulu retourner à la fac rapidement.
Elle ouvrit le premier album. Couverture en velours vert. Premier tirage grand format. Ingrid avec la robe qu’elle avait cousue. Ample sur le ventre, smocks sur la poitrine. Tissu Liberty. Elle se souvenait bien du patron qu’elle avait utilisé. Un Burda, numéro spécial robe de grossesse. Elle avait mis du tissu de côté pour coudre une gigoteuse pour leur bébé. À Maurice et elle. Leur petite Loreleï, bien au chaud en elle au moment de la photo. C’était une journée d’hiver lumineuse en Grèce. Le soleil avait été insolent. Maurice posait en short, souriant à sa femme, accoudée nonchalamment sur son épaule. Ils étaient si jeunes.
Elle tourna quelques pages.
Loreleï, toute rouge sur cet horrible coussin orange à grosses fleurs. Ingrid grimaça.
Maurice donnant le biberon à sa fille. Elle aurait voulu l’allaiter, mais après son hémorragie, elle avait été anémiée. Et amputée. Elle n’aurait pas d’autres enfants.

Loreleï l’avait appelée dès qu’elle avait eu le résultat du test de grossesse. Sa fille avait crié au téléphone. « Comment c’est possible de faire des faux négatifs ! Pourquoi c’est pas écrit en gros sur la boite ! Je dois me dépêcher pour pas dépasser les délais ! »
Ingrid était venue à Bordeaux. L’avait accompagnée aux rendez-vous. Une semaine de réflexion légale, après des semaines de faux espoirs. Ensuite, Loreleï était venue passer un week-end à Périgueux.

Parfois.
Souvent.
Aujourd’hui.
Ingrid pensait à Maurice tenant un autre bébé. Son petit-enfant. Maurice grand-père.
Jamais.
Pourtant…

Des larmes roulèrent sur les joues d’Ingrid. Elles s’écrasèrent sur le film plastique de l’album, sans qu’elle pense à les retenir. Un jour – mais pas aujourd’hui – elle serait grand-mère. Et elle serait heureuse pour deux.

***


Loreleï avait téléphoné à Nadia pour lui dire qu'elle serait à Périgueux. Elles s’étaient retrouvées au café en face du lycée.
Le lundi matin suivant, elles avaient pris ensemble le train pour Bordeaux. Nadia avait promis de venir chez Loreleï dès le lendemain.
De retour chez elle, Nadia sortit sa meilleure bouillotte. Celle avec les rainures, qui restait chaude des heures. Elle finit par dénicher la housse. La toute douce bleue. Le plaid. Il faisait chaud, mais le tissu était léger. Et les rayures rouges et orange étaient joyeuses. Elle ouvrit le placard de la cuisine.


Merde. Plus de chocolat. Pas grave. Je m’arrêterai en chemin.


Quand elle arriva chez Loreleï, son amie lui ouvrit. Encore – ou déjà – en pyjama. Elles parlèrent des dernières aventures de Nadia. De son stage dans un office notarial. Elles dînèrent. Ingrid avait fait le plein de courses quand elle était venue chez sa fille.
Plus tard, Nadia s’allongea avec Loreleï. Elle venait de lui apporter la bouillotte. Chaleur sur son ventre vidé de tout. Nadia serrait son amie contre elle, lui caressait les cheveux.

  • Tu as mal ?
  • Plus maintenant. Mais ça saigne toujours.
  • C’est normal ?
  • Je crois. Encore une semaine au moins sans piscine ni bain. De toute manière, j’ai envie de rien.

Nadia passa un doigt sur la joue de Loreleï.

  • Tu regrettes ?
  • Non. Mais j’ai mal quand même. Je sais… Je sais que c’était la bonne décision. Mais j’ai l’impression d’avoir tué notre amour à coup de pelle. Plus de retour en arrière possible.
  • Tu y croyais encore ?
  • Faut croire que oui. – Loreleï prit la main de son amie – Je vais partir. Je peux plus respirer le même air que lui. Je me suis inscrite à Paris VIII.
  • Tu vas me manquer.

Loreleï éclata en sanglots. Elle finit par articuler :

  • Toi aussi ! Tu comprends ?
  • T’inquiète pas pour moi. Et j’ai toujours rêvé de faire la fiesta sur une péniche. Tu me feras une place dans ton studio miteux ?

Loreleï ne répondit pas, les larmes revenant. Nadia la serra un peu plus fort contre elle.

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