Lait
Bordeaux, 2010-2011. Loreleï, 33-34 ans. Max, 31-32 ans.
Au commencement, il y eut les mots de Loreleï : « J’ai envie d’un bébé. Je veux raconter des histoires le soir. Observer les nuages avec un enfant. »
Le silence de Max avant les paroles : « C’est le bon moment. » Il remisa les capotes dans la salle de bain.
Un mois. Deux. Trois. Le test de grossesse la nuit, à 4 h : « Ça compte comme urine du matin, non ? »
La fatigue, les nausées. Période blanche : riz, pâtes, mozza…
Ils avaient décidé de cesser ce qu'ils appelaient leurs voyages. Un retour au port, afin de consacrer leur énergie à leur famille.
La surprise de la période brûlante. Le vagin de Loreleï était devenu une fournaise palpitante. Le moindre coup de reins lui faisait atteindre l’intensité d’un orgasme ordinaire. C’en était presque douloureux, car ça n’avait pas de fin. « Appareil génital gorgé de sang », avait dit la sage-femme.
Savoir ne solutionnait rien. Ni la frustration grandissante de Loreleï, ni la fatigue de Max.
Loreleï argumenta : « Cette période ne va pas durer éternellement. Après l’accouchement — elle frémit à ce mot terrible — je ne serai plus en état. Et tu seras encore plus crevé. C’est du gaspillage. »
Max soupira : « Hadrien ? » L’ami de longue date, l’amant régulier. Celui qui jouait au tennis avec Max et entrainait Loreleï dans tous les concerts de la région.
Loreleï hocha la tête.
Hadrien rejoignit leur lit jusqu’à la « période pleine lune ». Lourde et apaisée, Loreleï multipliait les photos de cette nouvelle planète. Jeux de miroirs pour autoportrait de femme ronde. Ventre-monde et seins-satellite.
Les « putains d’heures ». Elle avait hurlé à Max : « tu me toucheras plus jamais, connard ! » Cette certitude : ce n'était pas possible qu’un être humain sorte de son sexe. Elle allait mourir, déchirée en deux.
Elle survécut. Yuna déposée sur son sein. Max et Loreleï, émerveillés devant cette perfection. La première tétée.
La sage-femme expliqua les postures d’allaitement. « La madone » : classique, belle, efficace. « Le ballon de rugby » (Loreleï ricana) : intuitif comme une passe arrière. On lui montra la technique du cododo, avec un drap de sécurité.
De retour à la maison, Max accomplissait les tours de garde : changer les couches, marcher en berçant Yuna en mei-tai, biseptine sur le cordon, sérum phy dans les yeux (pas l'inverse, attention !)…
Loreleï sommeillait, Yuna rampait jusque sous son aisselle et y frottait sa tête minuscule. Loreleï sortait son sein. Elles se rendormaient.
Nadia lui avait offert un coussin d'allaitement. Orange Casimir. Loreleï se calait avec Yuna dans le canapé. Le bras confortablement posé sur le coussin, qui retenait également son tout petit bébé. Et elles se perdaient dans les yeux l'une de l'autre. Le monde autour pouvait se décomposer. Partir en confettis. Tout se résumait au contact des lèvres de Yuna sur son sein. Le bruit de la tétée. Des grognements d'ourson glouton. La petite main qui caressait le globe blanc et veiné de bleu, comme s'il s'agissait du saint Graal. Loreleï basculait dans ce regard neuf et sage. Elle passait la pulpe de ses doigts sur la joue de sa fille. Sa fille. Monde nouveau.
Période 1492. Découverte du périnée avec la méthode CMP : contrôle mental du périnée. Un nom très « superpouvoir ».
« Max ! Mets ton doigt ! Tu sens ? » Le CMP consistait à visualiser des images pour maîtriser certains muscles : le pont-levis, la herse, la vague… Loreleï était fascinée par cette partie d’elle. X-woman qui faisait des vagues avec son vagin. Max était amusé.
Le lait… qui ne coulait pas d’un seul trou, mais de plein de petits. Yuna, protestant parfois, le visage trempé par un jet continu.
Les seins tendus et douloureux. Les gestes pour vider le trop-plein. Le tire-lait. Le bruit de pompe. L’ennui. Le ridicule. Regarder le lait gicler et penser à son bébé.
Compassion pour toutes les femelles laitières.
Le goût : sucré, onctueux, tiède. Loreleï comprit les hurlements de Yuna quand on lui donnait un biberon de lait en poudre.
Le lit pour s'écrouler. S’effleurer quand on osait. Sa main sur les fesses de Max. La peau qui se souvenait. Le corps qui hésitait entre le sommeil et le désir — et qui choisissait le coma salutaire.
Le sexe était expérimental, doux, lent… et surtout interrompu par le moindre bruit de Yuna.
Une nuit (ou un jour, ou encore un matin… comment savoir ?), leur bébé de cinq mois endormi profondément, les parents profitèrent d’un reste d’énergie.
Loreleï dessus, pour contrôler le rythme et l’angle. Toute une géographie à découvrir. Et les mouvements du périnée à ajouter à la chorégraphie. Concentrée. Avant d’être emportée. Débordée. Le rire de Max. Elle ouvrit les yeux.
« Tu coules ! »
Le lait, partout. Ruisselant de son ventre, jusque sur Max. Il s’en amusa, fit glisser ses mains sur leur peau-patinoire. Retourna Loreleï, lécha, son nombril, ses seins. Aspira.
Elle protesta : « Voleur de lait ! »
Il grogna : « Faut pas gaspiller ! »
De la lune à la Voie lactée, il n’y eut que rires et gémissements.

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