Ta mémoire sous ma peau
Paris, 14 juillet 1998.
Un hussard la tient dans ses bras. Ils dansent lentement dans le Jardin du Luxembourg. Leur glace a fondu depuis longtemps. La voix de la chanteuse les prend aux tripes. « Dis, quand reviendras-tu ? » Une reprise jazzy de Barbara, qui les entraîne dans des mouvements lents. Parfois, elle lève son visage vers lui. Il la regarde… ou voit au-delà. Balayage vibrant de la caisse claire, cymbales langoureuses. « J’ai le mal d’amour, et j’ai le mal de toi… » Les lèvres du militaire effleurent la tempe dorée. Il murmure : « Le temps perdu ne se rattrape plus. » La voix de la chanteuse se meurt. Des applaudissements. Ils restent immobiles quelques instants avant de se séparer. La main de la jeune femme s’accroche à ses doigts à lui. Elle esquisse un sourire timide :
– Hussard, tu restes avec moi ?
– Même pour une seule nuit ?
Ses yeux à lui, qui brillent trop fort. Sa joie à elle, pleine maintenant :
– Surtout pour une seule nuit ! Si je devais tout revivre… je regretterais de ne pas t’avoir demandé.
– Et moi, de ne pas avoir accepté. Amor fati !
Un cri d'espoir.
– Amor fati...
Une promesse à voix basse. Elle pose une nouvelle fois ses lèvres sur les siennes, attrape sa nuque. Il entoure la taille souple. Ses deux mains en font le tour.
Ils se baladent et discutent entre les pelouses et les chaises de métal vert tendre. Un banc libre. Elle est curieuse :
– Tu caches quoi dans ton sac ?
– Nécessaire de survie en milieu urbain à haut potentiel touristique. – Il ouvre son sac, présente chaque objet en plantant ses yeux marron dans les siens — Bouteille d’eau, vitale. – Il la pose sur le banc – Crème solaire : indispensable pour préserver mon teint de pêche. – Rires – Si, si, touche !
Elle effleure sa joue. Il ne ferme pas les yeux, poursuit :
– Appareil photo pour retenir le présent fugace…
– Tu es poète ?
– Philosophe. L’impermanence des choses est un problème que je veux résoudre.
– Trop de mots pour un militaire.
– Un autre problème. D’habitude, je le cache mieux.
Elle hésite, puis voudrait savoir :
– D’habitude ?
Le hussard sourit des yeux, replonge dans son sac :
– Un bouquin, si les Parisiennes sont décevantes.
Elle lit la couverture :
– « De la nature », Lucrèce. Je ne connais pas.
– Un pote d’Épicure. C’est beau. – Il fouille encore – Un vieux chewing-gum, un élastique et un stylo. Voilà, tu sais tout de moi. Et toi, dans ton sac ?
Entre eux, sur le banc, les mêmes gestes.
– Une grande bouteille. Une tenue de rechange. Je détaille pas… – Le hussard proteste – N’insiste pas. Après notre magnifique démo de taekwondo, on devait se changer chez Antoine, avant d’écumer les bals. Et c’est tout. Ah, si, ma brosse. Indispensable.
Un silence agréable s’installe entre eux. Odeur de poussière des allées et de quelques tilleuls encore en fleurs.
Elle se secoue, renifle exagérément.
– À propos de se changer… Vu comme j’ai transpiré, il faut que je me douche.
– C’est vrai que vous avez enchaîné les coups ! Je pensais pas voir ça ici. – Une pause, infime – Tu sais, à l’armée, on a l’habitude des odeurs corporelles. C’est pas de la sueur de sirène qui va me faire peur.
Le silence reprend sa place. Et se charge. Elle inspire. Et se lance.
– Tu veux venir chez moi ? Je voudrais quand même me doucher. J’ai ma dignité. Après, je peux te faire visiter Paris, si tu veux.
– Après…
Il n’y eut pas d’après. Juste un avant.
Elle lui donna le choix : trente minutes en métro puant ou une heure de marche entre les pierres blondes.
Le hussard ne manquait pas d’anecdotes sur la vie militaire :
– J’étais tout le temps puni ! L’automne, corvée de feuilles, l’hiver, les cailloux !
– Je t’imagine tellement mal rester au garde-à-vous sans parler !
– Je vais faire semblant que ce soit un compliment. Mais oui, j’ai du mal avec ça !
– Pourquoi l’armée, alors ?
– Pas trop le choix. La facilité de faire comme mon père. Je m’y suis fait. Et hussard, ça me plaît. Même si parfois, avant de sauter dans le vide, je me demande ce que je fous là.
– Heureusement, il y a Lucrèce…
– Plutôt Camus dans ces moments-là.
Ils passèrent devant une pharmacie. Fermée en ce jour de fête Nationale. Il demanda :
– Tu as des capotes chez toi ?
Éclats de rire.
– Tu es présomptueux !
– Optimiste !
– Normalement, il m’en reste. Tu n’as pas prévu ça, dans ton nécessaire de survie ?
Regard et voix, directement en elle.
– Non, je n’avais pas prévu ça.
Ils s’embrassèrent au milieu de la rue.
Une photo devant un graff de Miss.Tic. Deux pour être sûrs qu’ils soient bien cadrés. Impossible de savoir avant le développement.
En approchant de la rue des Moines, elle devint moins bavarde. Elle prit le bras du hussard, qui réussit à la faire rire.
Ils montèrent les quatre étages.
La porte s’ouvrit directement sur l’entrée / salon / cuisine / bureau.
– Ça te dérange pas d’enlever tes chaussures et de te laver les mains ?
– Tu es maniaque.
– Tu as vu l’état de mon appart ?
Reconnaissance de terrain. La bibliothèque : bien rangée. Les étagères : bondées. Des piles de livres, balisant un curieux chemin. Des vêtements en vrac sur une chaise. Sur le canapé. Le lit défait.
Il hocha la tête.
– Okay, je vois le délire. Tu es bordélique avec panache.
Elle lui offrit une petite révérence, un chapeau de mousquetaire imaginaire virevolte.
– Merci. Assieds-toi, pousse les trucs. J’ai de la Badoit au frais. Je bois pas, désolée.
– Ça me va. Je veux garder la tête fraiche.
Elle posa son sac à côté du lit avant d’entrer dans la salle de bain.
L’eau coulait. Il buvait. Se leva. Toqua à la porte.
– Je peux venir avec toi ?
L’eau s’arrêta.
– Viens !
Il se déshabilla en la regardant à travers la vitre de la cabine. L’eau s'écoulait à nouveau. Elle ne coupa pas le robinet quand il entra.
Elle ouvre ses bras.
Des taches d’humidité sur les draps. Les peaux qui sèchent dans le souffle de juillet.
Qui glissent à nouveau dans la sueur. Une abeille égarée – le massif de chèvrefeuille du balcon voisin. Les cris des martinets dans le ciel qui rosit. Une sirène, au loin.
Les mains timides. Les mots qui osent.
– Tu es beau.
– Tes yeux… je connaissais pas cette couleur...
– J’ai trop envie de toi...
– C'est possible, trop ?
Les gestes s'impatientent. Il s'écarte légèrement.
– Tu as trouvé les capotes ?
– Oh, merde !
Ils se sourient. Elle se lève et revient, les pose sur un tas de livres, en équilibre entre le réveil et la lampe de chevet. Elle demande :
– Trois ! Ça ira ?
– Présomptueuse !
– Optimiste !
Les feux d’artifice teintent leurs corps.
– Tu veux dormir ici ?
– J’avais peur que tu ne proposes pas.
– Il reste une capote… faut rentabiliser.
Chatouilles, retournements, batailles.
À Paris comme ailleurs, aux nuits succèdent les matins.
– Tu me donnes ton numéro ?
– On était d’accord…
– C'était il y a longtemps...
Les yeux fermés, elle semble réfléchir. Un, deux, trois... quinze battements de cœur. Ses paupières s'ouvrent à nouveau.
– Tarbes, c'est toujours trop loin...
Un soupir s'échappe.
– Excès d’optimisme, désolé.
Des baisers. Les yeux grands ouverts pour ne rien oublier.
Le hussard dévala les escaliers du 17 rue des Moines. S’arrêta devant les boîtes aux lettres. Sortit son stylo. Et repartit.
*****
Dans une poubelle de Tarbes, trois longues lettres, froissées ou déchirées.
Dans une boite aux lettres de la rue des Moines, une enveloppe. Une photo. Une phrase, au dos.
« Jolie sirène, je voudrais te voir plus d’une nuit dans mon éternel retour.
André »

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