Quelques lignes

7 minutes de lecture

Paris, 1998-2000. Loreleï, 21-23 ans.

Des photos de bites. Sérieusement ? Mais en quoi c’est censé m’intéresser ? C’est l’équivalent web de « Hé, mademoiselle, tu suces ? »

Qu’est-ce qui m’a pris de m’inscrire sur un site de rencontres ? Je pensais que ça élargirait mon cercle… C’est trop compliqué à la fac. Trop d’embrouilles. Ça me rappelle les rumeurs au collège. Avec Karim et Simon, ça avait été sympa. Même si Karim me fait la gueule, il a toujours été correct.

Mais l’autre, là… Je n’ai pas vu le coup venir. Cheveux longs, idées courtes. Me voilà à citer Halliday, c’est dire la désespérance. Renaud cochait pourtant toutes les cases : il avait lu « Das Kapital » (il le disait en allemand, j’aurais dû me méfier), il rigolait à mes blagues féministes et on avait des discussions sans fin sur l’antispécisme et l’abolition des prisons. Et il avait de grandes mains. J’aimais poser ma paume contre la sienne, pour le contraste. On parlait de nos histoires passées. Sincèrement, très sincèrement, il m’a demandé : « Mais t’es une salope ? »

J’aurais voulu reprendre mes mots et m’enterrer avec.

Et me voilà sur un site de rencontres. À m’interroger devant des photos de bites.

Je me demande parfois ce que Vivian dirait. Il trouverait sûrement que je fais ma « fofolle ». Je ne devrais plus penser à lui. Ça m’arrive de moins en moins. C’est déjà ça. Parfois, j’ai l’impression qu’on voit à travers moi. Qu’on me regarde pas vraiment. Vivian, lui, il me prenait entière.

*****

Presque un an après mon inscription sur deux sites, je feuillette mon Moleskine. Réflexions, idées pour mes recherches, bribes de poèmes… et maintenant, suivi de mes histoires.

J’ai peaufiné ma technique. Tout d’abord, devant la masse de demandes, j’ai resserré le tamis. Et je n’en déroge pas :

1 — Pas de fumeur. Pas envie d’embrasser un cendrier. Il y a un type (Mosquito, c’est marrant, je me souviens de son pseudo) qui disait être prêt à arrêter de fumer pour moi. Rire ou pleurer ?

2 — Si la discussion ne prend pas, je ne donne pas suite. Le moindre malaise, et je coupe. Un mensonge ? Adios !

3— Rencontre quand le courant passe. Mais, mais… pas facile de déceler si on est sur la même longueur d’onde. Le concept de « pour une nuit ou pour la vie » ne fonctionne pas. Ils bloquent tous sur « pour une nuit ». Ils zappent « pour la vie ». Comme si j’étais jetable parce que j’assume mes envies. Je ne vais pas attendre l’amour au coin du feu. Bref, marché non mature.

La rencontre en elle-même. L’endroit, c’est selon le degré d’accroche. Maintenant, j’arrive à jauger. C’est soit un café dans le centre de Paris si j’ai besoin de tester, soit un restaurant quand on papote bien. Je prends toujours le même resto indien, pas loin de chez moi : entièrement non-fumeur, grand choix végétarien et pas trop cher. Dommage qu’ils ne fassent pas de carte fidélité. C’est au troisième rendez-vous que la serveuse a commencé à tilter. Elle reste discrète : à peine un sourire quand je débarque avec un nouveau mec.

L’addition ! J’allais oublier cette règle que j’ai fini par installer. Quand le mec insiste trop pour payer, on ne couchera pas. Fin de l’histoire. Ça n’arrive pas souvent. Ils proposent pour la forme, mais quand je dis que je veux partager, en général ça passe. En plus, ça doit leur revenir cher ! Déjà que c’est eux qui raquent sur les sites de rencontres ! Gratuit pour les filles, payant pour les mecs : les boites de nuit nouvelle génération.

Je dois être un bon produit d’appel. Un type a pris un abonnement juste pour me parler ! Mais… je n’ai pas tout compris. Il était doux, intelligent, on a passé de supers moments. Un concert, une visite de château et un week-end en Normandie, dans la résidence secondaire de ses parents. On était seul. Chacun sa chambre. Et rien. Même pas un « toc toc tu dors ? » innocent à 23 h 14. Or, depuis Renaud, j’ai mis mon enthousiasme en veilleuse. Alors, je veux bien faire le premier pas, envoyer des signaux… mais je n’allais pas le violer quand même ! Peut-être qu’il avait envie de compagnie. Ou peur. J’ai jamais osé demander.

C’était déroutant, mais pas désagréable.

Pas comme ma première rencontre. Au moins, elle a été formatrice ! Un : il avait menti sur son âge. Il avait 45 ans ! Plus de vingt ans de différence ! Mais il était pas mal : j’ai laissé passer. Deux : il fumait. Mais ça, c’était avant que je fixe ma règle. Trois : il était timbré ! Mais vraiment. Genre paranoïaque : ses voisins le manipulaient à distance pour lui faire faire… quoi, j’ai pas trop compris. Et tout était de la faute de son ex-femme, et pourquoi demander une pension alimentaire, alors qu’il donne à sa fille ce dont elle a besoin ? Et ce n’est pas vrai qu’il a essayé de sauter par la fenêtre avec elle, l’avocate de sa femme raconte n’importe quoi !

Woh woh ! Là, j’ai dû la jouer finement. Je me suis rendu compte qu’il était fou au bout de quinze jours, et j’en ai mis autant pour le quitter en douceur. Je n’avais pas envie qu’il me poursuive ou qu’il me plante un couteau dans le dos.

Je lui ai sorti que sa vie était trop dangereuse, et que s’il m’aimait vraiment, il comprendrait qu’il valait mieux prendre des distances. Voix tremblotante, larmes aux yeux. J’ai frôlé l’Oscar. Cette ultime discussion a eu lieu dans un café. Je lui avais demandé de m’apporter mes BD. Règle n° 4 : baiser le premier soir, oui, prêter ses BD, non. Même pas le premier mois. Jamais en fait.

J’ai rencontré également Christophe sur le site. Je l’ai invité au resto. Il était hyper gêné. Dès qu’il croisait mes yeux, il bafouillait. J’avais l’impression d’avoir des rayons laser à la place des mirettes. Il a fini par se détendre. On est devenus amis. Je lui ai même présenté sa future copine. Elle fait des marathons, comme lui.

Je feuillette le carnet… Greg ? Merde, c’est qui, déjà ? Ah oui ! Celui qui n’a jamais rappelé, alors qu’on avait passé une super nuit. Et il m’a recontactée des mois après, pour « prendre des nouvelles ». Va crever, Greg.

C’est marrant de se dire que, moi aussi, je suis un vague souvenir dans la mémoire de certains. Même si j’espère être associée à l’étiquette « la végétarienne féministe qui baisait bien ». J’ai ma petite fierté.

À propos de ceux qui ne doutent de rien. Il y a l’autre, là. Il me saute dessus dans la rue. On passe une bonne nuit. Et quelques jours après, il me sort, dépité, qu’il a rencontré quelqu’un. J’étais contente pour lui. Il était désolé pour moi. La confiance, waouh ! Bref… Il revient toquer chez moi quelques jours plus tard. « Parce que les grandes c’est mieux, il y a plus de jambes ! » Je n’ai pas claqué la porte immédiatement. Mon cerveau a tenté un mode sans échec. Plantage. Les hommes, ces êtres mystérieux.

Celui qui a fini en deux minutes. Ça arrive. Mais juste après, il me sort : « Alors, c’était bien ? » Autre règle : être honnête, sinon l’erreur va se répéter. Je tiens à mon karma. Moi : « En deux minutes, sans que tu te serves de tes mains ou de ta bouche pour me faire jouir après ? Sérieux ? »

À la maison, j’ai mon petit rituel. Sur la commode de ma chambre, j’ai une jolie lampe à huile Nature et Découvertes. Un globe avec des fleurs. La mèche répand un léger parfum. La lumière est douce, ambrée. La peau est belle dans cette chaleur. Sur la table de chevet, j’ai un panier avec plein de capotes différentes. D’ailleurs, j’ai testé les parfumées. Lécher un concombre sous cellophane avec goût chimique ? Plus jamais. Je ne finirai pas le paquet. J’ai même testé les capotes féminines avec Karim. Conscience professionnelle. Ça faisait un bruit de toile de tente. On était plié de rire.

En ce moment, je vois régulièrement un mec marié. Enfin… presque marié. Il est « fiancé » et sa future femme ne veut pas coucher avant le mariage. Je lui ai dit que ça ne s’améliorerait pas après. Selon lui, l’Islam est moins coincé que le catholicisme niveau sexe, donc il a de grands espoirs sur l’après nuit de noces. Je suis sceptique. Mais c’est son histoire. En dehors de ça, il est gentil et bricoleur. Il m’a aidé à déposer la tapisserie et à peindre mon salon et ma chambre. Chez lui, ce sont les travaux perpétuels. Dans sa salle de bain, il a installé une sono directement dans la douche. Une très grande douche, soit dit en passant. Bon, je ne sais pas si ça va durer longtemps. La semaine dernière, on baisait sur sa table de salon. Bois massif, patiné par mon cul. Fenêtre ouverte (coucou les voisins !) et mon regard est tombé sur une étagère avec des photos. Lui et sa future femme. Ça m’a fait bizarre. L’impression de trahir quelqu’un.

Ce week-end, j’ai couché avec le JRI de Clermont (journaliste reporter d’images, je me cultive). Il passait sur Paris. Après avoir baisé, il s’est complètement fermé, comme s’il avait envie de fuir. Gros malaise. Plus de nouvelles depuis. J’étais plus que déçue. Peinée, blessée. Parce qu’il était intéressant. Et physiquement, complètement mon genre. Ce qui m’a fait réaliser que j’ai « un genre ». Grand, baraqué, poilu.

Chut ! No comment. J'ai mal à mon féminisme.

Il y a d’autres choses que je ne raconte jamais.

Je ne sais plus comment j’en suis venue aux sites « libertins ». Je discute avec plusieurs couples… j’hésite. Honnêtement, c’est un peu comme les pornos qu’on regardait avec Vivian. Je mate plus les filles que les mecs. Les couples, ça me semble plus… facile. J’ai essayé, pourtant. Émilie. Fiasco total. On s’est parlé sur un site de rencontres. Elle avait clairement affiché préférer les femmes. On a sympathisé. On s’est vues dans un café à Bastille. Une jolie brune, bouclée, le même âge que moi. Des yeux noirs tout doux. On s’est beaucoup regardées. J’aurais voulu m’approcher d’elle. Sentir son parfum. Toucher sa main. Et on s’est dit gentiment au revoir.

Je n’ai pas le mode d’emploi.

Les femmes… ces êtres mystérieux. Ou les gens. Ou moi.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire En attendant la pluie ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0