Objectif
Monteils (Aveyron), juillet 2002. Loreleï, 25 ans. Olivier, 33 ans.
Les semaines passèrent sans que Loreleï quitte Olivier. Ses larmes, ses promesses, la vie qu’ils avaient construite… Déjà vu.
Quatre mois après la séance chez la psy, Olivier était en Aveyron pour un trail. Il était 16 h quand il finit sa course. Il avait fait un bon score. Il était fier de lui, des progrès qu’il avait faits depuis plus d’un an. De retour au campement, il ralluma son téléphone.
Deux messages l’attendaient sur son répondeur. Dans le premier, Loreleï hurlait : « Tu m’as encore prise pour une conne ! J’ai cherché, j’ai trouvé ! Ton profil de merde sur Meetic ! Je ne veux plus jamais te voir ! J’espère que tu vas te péter une jambe et crever dans un fossé ! Connard ! »
Il ne se sentit même pas triste ou honteux. Juste… soulagé. Elle prenait la décision qu'il n'assumait pas. Il se demanda simplement, brièvement, s'il était judicieux de lui préciser qu'il n'avait fait aucune rencontre. Mais là n'était pas le problème, il en était conscient. Dans le second message, qui datait d’une heure à peine, elle était plus calme. Elle s’excusait et informait Olivier qu’à son retour, elle serait partie en vacances, pour un mois. Séjour avec Nadia à Barcelone, puis en Allemagne avec sa mère. Elle lui laissait donc ce laps de temps pour faire ses cartons et se trouver un appart. Il devait laisser ses clés à Marinette, leur voisine.
Il corrigea mentalement : « la voisine de Loreleï ».
****
Dix jours plus tard, tout ce qui restait d'Olivier pour Loreleï tenait dans une boite. Celle-ci était rangée tout en haut d’une étagère dans le salon. Sous celle de la correspondance et des journaux intimes de Loreleï.
Elle avait laissé une grande enveloppe kraft sur la table. Sur l’enveloppe, un message au stylo noir :
« Je n’ai pas cherché les négatifs. Je te fais confiance.
Sans regret.
Loreleï »
Olivier ouvrit l’enveloppe et étala les photos qu’elle contenait sur la table du salon.
Loreleï au parc avec Jojo. Il les avait mitraillées ce jour-là. Avant de se concentrer sur sa compagne. Elle portait un haut rouge avec un petit col. Allongée dans l’herbe verte et épaisse, les bras au-dessus de ses cheveux sombres étalés. La lumière sublimait ses yeux. Il avait capté un reflet du ciel, juste à côté des taches orange. La pupille, étrécie au maximum, le fixait. Le vert des iris était plus clair que celui de l’herbe. Pas de sourire. Juste… présente. C’est ce qu’il avait aimé quand il la cadrait. Cette présence, ce plaisir à jouer avec son objectif. Quand les heures de montage s’éternisaient, il pensait souvent à leurs prochaines séances.
Il ne savait pas encore ce qu'il ferait des négatifs. Toutes les photos qu'il avait postées sur des sites libertins seraient supprimées... mais peut-être que plus tard, certains clichés pourraient resservir pour une expo ? Il avait eu une proposition pour ses photos de trek en Mongolie. Alors, qui sait ? Les commentaires des couples lui manqueraient. Oui, Loreleï était belle. Mais c'était son œil à lui qui magnifiait sa nuque courbée, sa bouche mutine, sa taille ansée. En repensant à tous leurs dîners avec des couples, il se demanda où il avait commis une erreur. Parce que rien n'avait jamais abouti. Un peu comme sur Meetic : il s'était inscrit, mais il n'avait pas forcément envie d'aller plus loin. Voir lui suffisait.
Avec Fred et Catherine, ça avait failli devenir sérieux. Les rencontres au restaurant avaient laissé la place à un dîner chez le couple. Olivier savait que ce soir-là, ils iraient ensemble, ou par deux, dans les chambres. Mais soudain, Catherine avait éclaté en sanglots. Quand Fred avait réussi à la faire parler, Catherine avait hoqueté se sentir minable face à Loreleï, que celle-ci était trop belle, trop jeune, trop intelligente. Les compliments d’Olivier avaient fait un bide total. Loreleï était restée pétrifiée par le désespoir de Catherine, par cette mise en compétition brutale. Loreleï réussit à lui dire qu'elle la trouvait désirable, qu'elle était là pour elle, pas que pour Fred... Mais rien ne referma la blessure qui venait de s'ouvrir devant eux.
De retour dans leur appartement, Loreleï s’était complètement repliée sur elle-même. Elle avait juste confié se sentir coupable et triste. Et en colère. Contre quoi, elle ne savait pas.
« J’arrête. » C’est tout ce qu’elle avait dit le lendemain.
Ils avaient continué leur vie : concerts, musées, week-end chez ses amis à lui ou chez sa mère à elle. Ils avaient croisé Vivian, une fois, à Périgueux. Loreleï avait blêmi. Olivier avait compris même sans le connaître. Il avait appris à faire avec ce fantôme. Avec son regard, qui parfois se perdait. C’était régulier chez elle. Plongée dans ses pensées, il n’existait plus.
De manière générale, sa compagne était calme. Passionnée et calme. Cela ne cessait de l’étonner. Et l'agaçait parfois. Elle ne supportait pas qu’il soit énervé. Malgré la pression du boulot, les demandes de ses parents, ses ambitions en matière de photo, son inscription au marathon de Paris… elle ne comprenait pas que, parfois, il était tendu. Et que, parfois, il craque.
Pour tenir le coup, le matin, il prenait une gorgée de vodka. La bouteille était dans le frigo. Et elle ne voyait pas que son niveau baissait.
Un an après leur rencontre, les parents d’Olivier se voyaient déjà (enfin !) grands-parents. Une après-midi dans leur lit, Loreleï lui avait dit, en caressant son propre ventre : « Une collègue m’a dit que pour faire un enfant, il faut : vouloir, pouvoir, désirer. Je sais que je peux. J’en ai envie. Mais vouloir… je ne sais pas encore. Et toi ? »
Olivier l’avait embrassée sans rien dire. Puis il s'était levé et avait été dans la cuisine, ouvrir le frigo.
Elle n'insista pas.
Il fit défiler quelques clichés entre ses doigts : sa bouche mordant un collier de grosses perles noires rococo, regard en noir et blanc à travers l’entrebâillement d’une porte, la barbe à papa, énorme et rose, dans ses mains…
La barbe à papa des Buttes Chaumont. À ce souvenir, tout remontait. Les balades dans le parc, le pollen qui vole au printemps, le nez et les joues rouges en hiver, les pique-niques en été. Le plus souvent, des pique-niques militants, « pour resserrer les liens entre les végétariens de la région parisienne ». Olivier y avait mérité sa place. Sévérine s’étonnait toujours : « Tu viens tout le temps, même aux manifs… comment tu fais pour encore bouffer des animaux ? » Olivier souriait et éludait. Des efforts, il en faisait. Pas de viande chez eux. C’était déjà énorme. Une fois… une seule fois, il avait craqué. Il croquait voluptueusement dans son kebab quand Loreleï rentra, plus tôt que prévu. Elle avait ri devant son air coupable. « On dirait que je te surprends en train de lécher ta maitresse ! » Sa voix devint triste : « Je suis chiante ? C’est pénible de vivre avec moi ? »
Non. Leur vie était douce. Leur quotidien, c’était des mails tout au long de la journée, pour s’envoyer des petits mots d’amour et des rappels pour acheter du pain. Des suggestions de sortie, des propositions de fête. Le soir, elle lui caressait la tête sans se lasser. Ça — et son crumble végan —, ça lui manquerait. Et les dimanches matins... Ils allaient faire leur marché aux Batignolles, où ils avaient leurs habitudes. Marchand de fromage (une ruine, ils avaient essayé d'arrêter, Loreleï se motivant en pensant aux veaux privés du lait de leur mère), pain bio, olives parfumées... ils rentraient le chariot débordant de légumes, le JDD en main. Olivier lisait le journal en buvant son café, Loreleï faisait des miettes partout avec son croissant.
Il s'assit à la table, ferma les yeux un instant. Ses doigts frottèrent la nappe orange qu'il avait achetée. Il rouvrit les paupières pour finir de vider l'enveloppe, qui contenait également des tirages moyen format : les portraits que Loreleï avait préférés.
Celui qu’elle appelait « La Danaé de Klimt ». Repliée dans le vieux fauteuil de cuir blanc, elle lisait « Lancedragon », vêtue d’une culotte et d’un débardeur noir. Concentrée et rêveuse. Partie.
Comme sur celle où elle dormait, les mains jointes devant son visage. « Madone des sleepings ». Sur ce portrait en noir et blanc, le même oreiller rayé que sur leur première photo érotique.
C’était elle qui avait proposé la pose du cliché « Cul Coeur » (la sonorité l'amusait). Elle avait vu un documentaire et voulait qu’il fixe ses hanches sous cet angle-là. « Je veux voir ce que vous voyez. » Nue sur son lit à lui, avant qu’ils emménagent ensemble. Elle était à genoux, le torse plaqué et étiré contre le matelas. Très cambrée. « Cul par-dessus tête, mes hanches et mes fesses doivent être au centre. » Les bras étalés de part et d’autre de ses cheveux. Les épaules, carrées, le dos qui s'affinait en V vers la taille fine. Les hanches s’élargissaient alors jusqu’aux fesses, formant un cœur. Il exécuta la commande. Elle fut satisfaite. « Je comprends mieux, maintenant. C’est beau, en fait. Pas gros. »
Il avait aimé ça, lui faire changer de regard sur elle-même.
Lui aussi avait posé. Elle lui rendait ses tirages là également. Ses fesses à lui, qu'elle adorait, éclairées par les flammes des bougies. Ses mains retenues dans le dos par le collier à grosses perles noires. « J'adore tes fossettes de cul. Tu es à croquer. »
Une dernière photo dans l’enveloppe. Assise dans le métro, un livre en main. Sac noir sur les genoux, manteau en velours côtelé marron. Un côté du col relevé au-dessus d’une écharpe noire nouée autour du cou. Le visage légèrement penché, son regard levé vers lui. Un coin de lèvre relevé. Œil qui brille. Pour lui.
Il remit les images dans l’enveloppe, posa celle-ci sur un carton, puis effectua un premier voyage jusqu’à la camionnette qu’il avait louée.
Quand il remonta, il sortit un cliché de son sac à dos. Il l’avait fait développer en grand format. Un rocher au milieu de l’eau, à Plouguerneau. Loreleï l’avait repéré, puis avait détaillé son idée. Nue, la tête en bas, la chevelure ramassée dans un creux, les bras touchant la surface de l’océan. Il avait saisi le moment parfait : une vague claquant la roche et éclaboussant en éventail les longues jambes.
« Ma sirène lichouse.
Avec regret. »

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