Contes de la vie parisienne — Balthazar at night [1/2]

7 minutes de lecture

Paris, début septembre 2002. Loreleï, 25 ans.

De retour de vacances, la présence d’Olivier avait été comme effacée, leurs photos soigneusement archivées. Draps en lin violet (une folie), un bustier en satin vieux rose (règlement en deux fois), nouveau profil sur un site de rencontres : Loreleï était d'humeur pastel et conquérante.

Pourtant, ce soir-là, elle propulsa rageusement ses chaussures dans l’entrée. Ses vêtements subirent le même sort dans le salon. La dentelle crème volait bas : le temps était à l'orage. Pas celui qui la rend à fleur de peau : celui qui lance des éclairs dans ses cheveux.

Nue sur son lit, elle resta allongée cinq minutes, avant de fouiller dans une de ses piles de livres à lire (dont les pages exhalaient de sourds reproches), qui s’écroula (en signe de protestation, cf. la parenthèse précédente). Elle se retint de flanquer un grand coup de pied dans sa table de chevet (qui aurait gagné le combat, le gros orteil pouvait en témoigner). Soirée décevante. Pourtant, Fabrice était gentil, drôle. Il y avait eu un début d’alchimie entre eux. Mais quand ils s’étaient embrassés, patatras ! Langue de bœuf molle. Ça faisait longtemps (si vous voulez tout savoir, le premier spécimen de langue molle fut Xavier, un ancien camarade de CM2, retrouvé pendant une énième rupture avec Vivian. C'est ce soir-là qu'elle conclut ce fameux pacte avec elle-même : si le baiser ne met pas le feu, on ne va pas au pieu). Mais Fabien et elle étaient déjà sur le lit. Tout en s’embrassant (Ieurk !), elle lui avait ouvert sa chemise et elle-même était maintenant en soutif, la jupe relevée au-dessus des cuisses. La manœuvre allait être délicate.

Heureusement que je suis dessus. Bon… Je lui laisse toucher mes seins en dédommagement. Ma langue dans son oreille pour éviter la sienne. Et après… « J’ai oublié de mettre des croquettes à mon chat ? » Merde, est-ce qu’il sait que j’ai pas de chat ? « J’ai mes règles ? » « T’embrasse comme si t’étais l’Allemagne nazie et ma bouche la Pologne ? »

— Fabrice, j’ai pas envie d’aller plus loin ce soir.

Sous elle, il stoppa net ses caresses, une expression incrédule envahissant peu à peu son visage.

— Mais… on est bien, non ?... Non ?

— Si, si, c’est sympa. J’ai passé une bonne soirée. Mais j’ai pas envie de plus.

Tout en parlant, elle l’enjamba pour s’asseoir au bord du lit et se rhabiller. Un dernier baiser la tête déjà ailleurs, et elle était de retour dans la moiteur estivale. Et maintenant, rue des Moines, chez elle, avec la lune qui filtrait à travers les voilages violets (oui, la palette chromatique a été pensée finement. Et saviez-vous que le violet est la couleur du féminisme ? Mais je sens que je vous ennuie avec mes digressions).

Frustrée, y’a pas d’autre mot. Je suis frustrée. Putain, j’avais juste envie de baiser. C’est quand même pas compliqué d’embrasser sans déclencher de réflexe vomitif ?

Quand elle se rendit dans le coin bureau et alluma son ordi, les livres éparpillés sur le parquet ne reçurent qu’indifférence. Connexion à un tchat. Il y avait toujours du monde. Même un samedi soir à 23 h 27. Comme à son habitude, elle choisit un pseudo masculin : Balthazar_at_night. Un roi mage perdu dans la nuit. Pas de myrrhe, pas d’encens. Juste l’envie de causer avec des gens qui ne dormaient pas.

Vêtue d’un grand t-shirt, elle parcourut le salon virtuel où défilaient les discussions. Dans le flux, elle repéra un échange sur Donnie Darko. Le film lui avait autant plu que flanqué mal au crâne. Elle s’exfiltra sans dommage d’un salon où s'étripaient les fans de Star Wars. Elle poursuivit la conversation en privé avec motard74, plus intéressant que ce que le pseudo pouvait laisser penser. Les « asv » popaient. Elle avait répondu au premier : « 25Mparis… et sinon, bonjour ? »

Mais qu’est-ce qu’on s’en fout des asv ? Je me doute que t’es pas une girafe dans un zoo.

Carlos_93 la contacta dans un salon privé.

Carlos_93 : « tu défends lucas ? trop de courage ou pas d’instinct de survie ? »

Balthazar_at_night : « Suicidaire, faut croire. Et encore, j’ai pas tout dit. »

Carlos_93 : « allez balance ! Je dirai rien promis »

Balthazar_at_night : « je risque rien, tu pourras pas me retrouver. Tu connais pas mon asv mwhahaha »

Carlos_93 : « je sais que tu t’appelles balthazar ça sera pas compliqué de te traquer »

Balthazar_at_night : « on est d’accord que tu rigoles ? »

Carlos_93 : « va savoir. Je suis peut-être juste con. »

Balthazar_at_night : « c’est vrai que tu donnes la moitié de ton asv dans le pseudo. La question est : 93 c’est ton âge ou st denis ? »

Carlos_93 : « mais pourquoi es-tu si méchante ? »

Balthazar_at_night : « … méchante ? Je vais me vexer. »

Carlos_93 : « arrête t’écris comme une jolie fille »

Balthazar_at_night : « tu m’as entendu rire jusqu’à st denis ? Sérieux ça écrit comment une jolie fille ? Je vais me poser des questions sur ma virilité. »

Carlos_93 : « la ponctuation, le style. Je t’ai repérée dans le fil sur darko quand tu as écrit que le temps qui lui restait à vivre c’était que des multiples de 2 »

Balthazar_at_night : « ben ouais, normal. Je suis UN geek. »

Carlos_93 : « qui met bien la ponctuation et s’appelle balthazar ? Pas startrekpuceau ? »

Balthazar_at_night : « hahaha »

Carlos_93 : « c’est un aveu ? »

Balthazar_at_night : « Moué. Trahie par les maths et le français. Ce qui implique quand même que les mecs sont de gros débiles. Je dis ça… je dis rien. »

Carlos_93 : « tu vois, tes phrases sont trop longues pour un tchat »

Balthazar_at_night : « et sinon… tu fais quoi sur un tchat à 1 h ? »

Carlos_93 : « Comme toi je tue le temps. J’avais raison pour le jolie ? »

Balthazar_at_night : « Ben non, qu’est-ce que je ferais sur un tchat un samedi soir sinon ? »

Carlos_93 : « bien tenté »

Balthazar_at_night : « et toi ? Tu traques souvent les faux mecs sur les tchats ? »

Carlos_93 : « oui et non. T’es mon premier spécimen »

Balthazar_at_night : « merde tu vas m’épingler comme un papillon »

Carlos_93 : « choix de mot… intéressant »

Balthazar_at_night : « rhooo. C’est ton vrai prénom, Carlos du 9-3 ? »

Carlos_93 : « ouep, franco-portugais de Bagnolet. À ton service »

Balthazar_at_night : « et tu proposes quoi ? »

Carlos_93 : « ça dépend. Tu veux quoi ? »

Elle hésita. Écris. Effaça. Recommença.

Balthazar_at_night : « réparer ma soirée de merde »

Carlos_93 : « raconte »

Elle raconta. Il répondit avec humour, toujours sur le fil tendu de la séduction. Ils se dévoilèrent.

Carlos_93 : « je kiffe les L5. Je chante toutes les femmes de ta vie. Mais seul dans ma voiture. J’ai ma dignité »

Balthazar_at_night : « t’es un mec avec des goûts de meuf pourris. »

Carlos_93 : « ma virilité ne craint pas tes coups »

Balthazar_at_night : « tu m’agaces »

Carlos_93 : « ? »

Balthazar_at_night : « Tu es trop drôle pour être honnête »

Carlos_93 : « tu peux vérifier en direct. Tu habites dans le 17e, moi Bagnolet. À cette heure je suis chez toi en 20 min… 30 avec la douche avant. »

Balthazar_at_night : « T’es sérieux ???? »

Carlos_93 : « complètement »

Loreleï prit tout de même le temps de réfléchir. Elle avait toujours suivi ses règles : rencontre dans un lieu public. Et évidemment, jamais seule la nuit !

Au pire… au pire, on se plait pas ou il embrasse mal. Ça se tente… Putain, je suis folle, ça doit être la fatigue.

Carlos_93 : « alors ? »

Balthazar_at_night : « Question : tu fumes ? »

Carlos_93 : « non ça pue »

Balthazar_at_night : « +1. Je suis grande. Ça te pose un souci ? »

Carlos_93 : « plus d’1m80 ? »

Balthazar_at_night : « non, presque avec des talons »

Carlos_93 : « j’adore. Je te file mon num. Appelle-moi. La voix, ça compte. »

Balthazar_at_night : « ok »

Au téléphone, ils continuèrent à se taquiner, la tension augmenta. Leurs rires tombaient dans les basses. Loreleï lui donna son adresse. Carlos devait la biper quand il serait en bas. Le plan de Loreleï était simple : tour en voiture pour voir si ça matchait, un baiser pour valider. Ils coupèrent le tchat. Loreleï fila sous la douche. Envisagea de ranger sa chambre avant de se convaincre que ça ne servait à rien. Mit le petit panier de capotes à portée de main. Un CD de Moby dans le lecteur. Son réveil affichait 2 h 13.

Son cœur tambourinait quand elle reçut le SMS : « je suis là ». Elle se regarda une dernière fois dans le miroir avant d’enfiler des sandales. Elle ne portait qu'un jean et un t-shirt vert. Et une jolie culotte. La transparente noire avec les broderies de fleurs.

Elle dévala les quatre étages, ouvrit la lourde porte en bois de l’immeuble. La rue des Moines était déserte. Il n’y avait que lui, garé un peu plus loin, adossé à sa voiture. Quand elle s’approcha, ils se jaugèrent et se sourirent. Ce qui la frappa, ce fut sa carrure : il était trapu. Elle n’avait jamais trop compris le sens de ce mot. Jusqu’à cette nuit. Dans la lueur du réverbère, les yeux de Carlos brillaient, malicieux comme sa voix :

— On se fait la bise ?

— Attends, je vérifie que c’est bien toi. ASV ?

— 28 ans, genre masculin, heureusement pas trop loin de chez toi. Ça te va, Balthazar ?

Les lèvres de Loreleï glissèrent sur les joues de Carlos, avant de finir contre son oreille :

— Appelle-moi Loreleï, sinon je vais virer schizo.

La main de Carlos ne quittait pas son bras. Il respirait doucement dans son cou. Elle frissonna avant de se ressaisir.

— On fait un tour ?

— Les quais de Seine, ça te va ?

— Romantique, bon choix.

La conversation débutée sur le tchat continua dans la voiture. Il alluma le radio-CD. Les L5. Ils rirent.

— T’es diabolique ! T’as tout prévu !

— Si seulement… J’ai juste pas menti sur mes goûts honteux.

Il se gara près du canal Saint-Martin (romantique bis repetita). Ils sortirent et restèrent debout. Suite fluide. La peau de Carlos, douce, sous les doigts de Loreleï. Sa bouche chaude qui suivit la sienne. Il recula légèrement pour mieux le contempler. Charmeur et sérieux.

— Verdict ? La Pologne se rend ?

Loreleï saisit la main de Carlos et la posa sur sa joue. Elle en éprouva la texture, sans le quitter du regard.

— Sans arme, ni violence. Façon Révolution des œillets

— Le charme portugais. Tout en douceur.

— Je demande à vérifier.

Ils s’embrassèrent encore. Il plongea ses doigts dans ses cheveux, tira un peu sa nuque en arrière tout en mordillant sa lèvre. Elle gémit avant de le repousser :

— Stop aux provocations. On a au moins quinze minutes de route, je suis pas sûre de survivre.

Il éclata de rire.

Arrivés devant l’immeuble aux pierres roses, il coupa le contact et la lumière crue du plafonnier marqua la fin de la première partie du jeu. Carlos posa son regard sur Loreleï, ses lèvres luisantes entrouvertes...

Putain. Je pensais la baiser. Mais elle va me bouffer.

Il réalisa que la nuit ne faisait que commencer.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Vous aimez lire En attendant la pluie ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0