Balthazar at night [2/2]

6 minutes de lecture

Dans un halo bleuté, le réveil affichait maintenant 6 h 42 (vous aimez les ellipses ?). Loreleï quitta subitement ses rêves, un bras en travers du torse de Carlos.

— J’ai rendez-vous à 9 h au marché Richard-Lenoir ! Je te propose pas de rester dormir.

Carlos, encore brumeux, demanda :

— Tu peux pas annuler ?

— J’aurais bien passé la matinée comme ça… Mais non : devoir militant. Ma copine m’attend, c’est moi qui amène le matos pour la table de presse.

— On se revoit ?

Elle bailla en se frottant les paupières :

— Dimanche prochain, je suis dispo l’aprèm.

Il baissa le drap qui les couvrait, avant de rouler sur le côté, tout contre elle.

— Moi aussi. Si je survis à cette journée : j’ai plus l’âge pour ces conneries.

— Tu as quoi de prévu ?

— Repas de famille. Si je m’endors, ma sœur va le capter, mon frère va se moquer, ma mère va mener une enquête. Et mon père me fera un clin d’œil.

Elle s’étira de tout son long, des jambes tendues aux paumes ouvertes.

— Ça ira pour la route ? Sinon, reste et claque la porte en partant. Tu as le temps.

Il commença à se lever, cherchait déjà ses chaussettes des yeux.

— T’inquiète. Je t'appelle dans la semaine ?

Elle s’appuya sur un coude pendant qu’il se rhabillait.

— Je compte dessus.

Il tint sa promesse et réserva un fauteuil pour deux au MK2 Quai de Seine, le dimanche suivant. Elle le nota en silence (sans savoir où ranger cette attention), avant de se blottir contre lui pendant tout le film. À la sortie, ils s’assirent au bord du canal, où un groupe de capoeira s’entrainait. La nuit se prolongea ensuite rue des Moines. La peau de Loreleï glissait sur celle, toute douce, de Carlos. Il se rasait partout. Ce qui était très agréable lorsque la langue s’attardait entre ses cuisses. Ses doigts justement entortillés dans les cheveux de Loreleï, il haletait : « J’adore... ta langue… quand tu aspires et tourne… » Elle sourit en le regardant, sans s’arrêter. Et tourne, tourne et aspire…

Quand elle remonta et l'embrassa, Carlos la fit tourner et lécha ses épaules, mordit sa nuque, tout en empoignant ses seins. Elle tomba à quatre pattes. Carlos partit du cou de Loreleï, sa langue traça une voie humide le long de sa colonne vertébrale, avant de se perdre dans un détroit qui n’avait été exploré que par Vivian.

Digne héritier de Magellan, plaisanta son esprit, vite ramené au silence par les frissons.

Les doigts… et plus… elle avait apprécié. Mais la langue… Elle sursauta.

Le même sursaut qu’à seize ou dix-sept ans. Quand les doigts de Vivian la caressèrent entre les fesses pendant qu’ils faisaient l’amour. Vivian et son sempiternel « l’homme propose, la femme dispose ». Invitations lancées aussi bien par des mots que par des caresses. Le cerveau de Loreleï protesta : « Sérieusement, il touche là en sachant à quoi ça sert ? » Son cul, lui, diffusait des signaux de plaisir dans tout le reste du corps, qui fondait. C’est toujours ainsi que commençait la danse. Vivian sentait tout cela et ne précipitait rien. Sa vision du jeu était claire, et sa partenaire lui faisait confiance pour mener certaines parties.

Ventre contre ventre, yeux dans les yeux, les reins de Loreleï qui se cambrent sous les doigts, les caresses douces qui glissent, l’orgasme de Vivian dans son oreille, les cuisses qui s’ouvrent plus encore pour le recevoir profondément.

Quelques minutes plus tard, tournés l’un vers l’autre, elle demanda :

— Pourquoi ? C’est crado !

— T’as aimé ?

— Oui, mais... c’est pas fait pour.

Il avait souri, sourire tendre de chat, satisfait de voir l’oiseau se poser sur la branche.

— Je le fais pour toi, pour te donner du plaisir.

Loreleï réfléchissait tout en caressant le front et le grand nez qu’elle aimait tant. Elle demeurait perplexe.

— C’est bien, mais… c’est pas propre.

— T’inquiète… et je ferai doucement.

Elle était maintenant gênée.

— Mais… moi, je n’ai pas envie d’y mettre les doigts.

Vivian rit, surpris.

— Moi non plus !

— Mais pourquoi ? Si c’est bon pour moi, c’est bon pour toi ?

— Non, ça se fait pas pour les mecs !

Loreleï soupira.

— Ce n’est absolument pas logique. Tant pis pour toi, tant mieux pour moi.

— Alors… on recommence ?

Désormais, à chaque fois, les doigts glissants de cyprine et de salive de Vivian s’égaraient là. Le plaisir de Loreleï prit une ampleur nouvelle, ses orgasmes aussi. Taquine, elle le faisait sursauter en s'immisçant entre ses fesses musclées.

Il suggéra d’aller plus loin. Elle le prévint : « Si tu fais des mauvaises rencontres, je ne veux rien savoir ! » (Un terrible passage de la « Philosophie dans le boudoir » agaçait alors son esprit, tel un moustique : « il est essentiel que l’objet qui sert, ait alors la plus complète envie de chier, afin que le bout du vit du fouteur atteigne l’étron, et y dépose plus chaudement et plus mollement le foutre qui l’irrite et qui le met en feu ». Quelle idée a-t-on, aussi, de lire Sade à quatorze ans ?)

Il faisait chaud, cette après-midi-là. La maison était à eux. La fenêtre de la chambre de Loreleï ouverte sur le jardin laissait pénétrer le parfum sucré du lilas mauve. Zouzou, la chatte noire, bondit sur l’appui de la fenêtre, et de là, sur le lit. Loreleï posa sa main un instant sur la fourrure soyeuse et chaude de soleil, avant de chasser l’importune, alors que Vivian, derrière elle, grognait : « Dégage ! » Sa main glissa dans le creux de la taille de Loreleï et ses mouvements de bassin reprirent, fermes. En cuillère, son souffle dans le cou de son amoureuse, ses mots la chaviraient : « Tu es si belle, ton corps, ton corps, tu es faite pour moi, viens, viens, sens comme je t’aime, je te veux, je veux te faire jouir, viens, viens… » Il la prenait comme elle aimait, ses cuisses étaient trempées, sa nuque marquée, le sexe de Vivian remplacé en elle par ses doigts, qui la connaissaient si bien, et sa main libre qui prenait maintenant son cul comme il avait appris à le faire ; « ton petit trou m’aime » et elle trouvait ce mot ridicule et bon, et elle gémissait, elle disait « oui », oui au sexe dur qui allait et venait entre ses fesses, poussait doucement, de plus en plus loin, et quand il entra, les mots vibrèrent contre ses cheveux, « comme dans du beurre », et elle rit et cria en même temps, jouit et lui aussi.

« Putain, c’est crado, mais c’est bon ! »

Revenue sous la langue de Carlos, à Paris, elle se tourna vers son amant. « Continue. » Il navigua loin et longtemps et elle se laissa porter par la vague, la langue, les doigts et plus encore.

Deux semaines plus tard, elle lui proposa de rester la nuit. Nus, la peau encore moite, les draps chiffonnés accueillaient leur fatigue tranquille. Ils parlèrent longuement. Lui, de son travail en sécurité informatique, qui ne le passionnait pas, et de sa famille, qu’il adorait. Du Portugal et de l’odeur d’eucalyptus. Elle évoqua l’Allemagne et la meute Wolf qui lui manquait, la Bretagne et les rochers roses, géants endormis au bord de l’océan.

Enfin, un silence confortable les enveloppa.

Un papillon de nuit voletait autour de la lampe à huile posée sur la commode. Dans la lumière dorée, l’insecte projetait des ombres fantastiques. Loreleï les suivait, tout en massant les mains de Carlos, qui gardait les yeux fermés.

— Si nous étions dans un conte…

Loreleï s’interrompit, hésitante.

— Continue, l’incita Carlos, sans ouvrir les yeux.

— J’aurais quitté ma peau de louve et la forêt pour fouler les pavés.

— Bizarre.

— Idiot, on est d’accord.

Une paupière lourde tenta une ouverture.

— Tu espérais trouver quoi ?

Loreleï sourit devant les efforts de Carlos pour émerger.

— Le bruit, la pollution… — Elle devint sérieuse en se serrant contre lui — La chaleur d’un homme à la peau nue.

Il enroula un bras autour des épaules de la louve parisienne.

— Mais tu n’as pas oublié le goût des morsures.

Elle se redressa.

— Je t’ai fait mal ?

Carlos toucha la marque de dents qu'elle lui avait laissée sur l'épaule, ses prunelles noires pétillaient.

— Pas vraiment… Tu avais l’air… partie. Tu as eu un orgasme ? — Elle ne répondit pas — Oh ! Tu rougis ! Pourquoi ?

Le visage enfoui contre son torse, elle cachait ses joues brûlantes.

— J’ai un peu honte de t’avoir mangé comme ça.

— Faut pas.

Sa voix descendit d’une octave, tandis que ses mains commençaient à chercher et à se perdre sur sa taille, ses hanches, ses fesses…

Dans la forêt des ASV, Carlos n’avait pas prévu de croiser une louve. Et encore moins d’être mordu.



******

Je ne suis pas vraiment satisfaite de la "chorégraphie" de cette scène. Donc si vous avez des critiques à formuler sur le rythme, le degré d'explicite, l'incursion du passé... n'hésitez pas.

Je sens qu'il y a un truc qui cloche, mais je ne sais pas quoi.

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