Rien

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Paris, octobre 2002. Loreleï, 25 ans.

C’est pas le moment. Je suis juste en train d’acheter du pain.

Concentre-toi, Loreleï. Souris. Ça recommence. Le vertige. Je suis happée par ma profondeur. Ou mon vide. Ça a commencé ado. Vers 13 ans ? D’un coup, je bascule. Je ne sais plus qui je suis, comme catapultée dans mon corps. Extraterrestre en mission, on m’a donné les infos minimales sur mon hôte : Loreleï Lannef, née le 8 mars 1977. Deux parents, un chat. Interro de sciences nat' dans 15 min. Je regarde autour de moi et j’ai envie de hurler. Je ne sais pas qui je suis VRAIMENT. Et surtout ce que je fais là. Au fil des années, j’ai trouvé des petits cailloux à jeter au fond de mon puits. Il a un fond, c’est déjà ça.

L’amour de Vivian m’a tenue. Quand papa... Putain, je vais pas pleurer maintenant. Fais un dernier sourire à la boulangère. Serre les dents et va marcher avant de rentrer. Seule. Seule et c’est pas grave.

Je repense à Louise, qui ne peut pas s’empêcher de tromper son mec dès qu’elle sort sans lui. Elle lui reproche même de prendre le risque de la laisser seule. On était dans le local de l’UNEF. Dont le président est visiblement un cocu blasé.

Océane aux yeux de biche, qui baise le moindre type qui la regarde. Et qui ne voit pas que, moi aussi, je la regarde. Que je sens son odeur sur le pull que je lui ai prêté. Elle va bientôt se marier. J’ai pas compris le concept. Encore un cocu résigné. J’aimerais demander à son futur mari ce qu’il pense du truc. Peut-être qu’ils sont heureux comme ça. Je me sens supérieure, parce que, moi, je ne mens pas ? Mais, moi, personne ne m’attend. Faudrait demander à Carlos ce qu’il en pense, de ma franchise.

Le pain est encore chaud. Je passe mon pouce sur la croûte rugueuse, avant de croquer le quignon. On se battait avec mon père pour savoir qui aurait le croûton. Ma mère rigolait : « Glücklicherweis, il y en a deux ! » Je voudrais m’étendre sur l’asphalte et m’laisser mourir. Putain de chanson, c’est pas le moment. Je mâchonne le pain. En rentrant, je vais m’allonger un peu. La thèse attendra. J’irais aux archives demain, boire un thé dans le bureau de Mathilde, la conservatrice.

Le vide partira plus tard. Je pourrais y jeter un petit caillou. L’amitié. Bastien. Mes amies… plein de jolis cailloux dans le puits. Plic ploc qui scintille.

Mais je suis une amie horrible. Même mes copines amies, je les compartimente. Les militantes, les les fêtardes, les thésardes… Pourquoi je fais ça ? Même Nadia, je ne lui dis pas tout. Pourtant, elle ne serait pas du genre à me traiter de salope. Ou alors, en riant. J’ai toujours l’impression de mal faire. Comme la fois où Océane a dit que l’épilation intégrale, c’était glauque. Que ça faisait petite fille. J’ai pas osé dire que c’était surtout très doux, et que mon sexe est joli et que rien autour ne fait petite fille. Pourquoi je n’ai rien dit ?

Hier, j’ai marché longtemps avec Christophe, de Nation à République. Christophe me parlait de Fanny. C’était trop mignon. Rue du Faubourg Saint-Antoine, il m’a aidée à choisir une tenue pour mon prochain colloque. Je ne ressens pas cette tranquillité avec mes copines.

Avec elles… je ris. Beaucoup. Mais j’ose pas.

J’ose pas quoi ?

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