Contes de la vie parisienne - Le pied ! [V2]

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Avertissement : par rapport à la V1, j'ai juste ajouté Nadia.

***

Paris, octobre 2002. Loreleï, 25 ans.

Il était une fois, une sirène qui marchait sur deux pieds. N’allez pas croire que cette sirène évoluait à l’époque des robes à paniers et des fraises de dentelle. Non, Loreleï — car il s’agit d’elle — était une sirène des temps modernes, qui avait quitté son rocher du Rhin pour s’échouer près de la Seine. Parisienne depuis quelques années, elle pêchait. Ou pèchait. Je laisse le jugement à votre libre appréciation. Et la pêche se faisait si fructueuse que la jeune femme tenait ses comptes dans un Moleskine. Une liste de prénoms, parfois accompagnés d’un mot, afin de différencier « Greg brun » de « Greg gendarme ».

Le carnet se voyait outrageusement griffonné à l’arrivée des beaux jours, quand le rythme du travail se relâchait. Chacun sait que l’oisiveté est mère de tous les vices. C’est alors que Jojo et Gégé — ça ne s’invente pas — proposèrent une soirée sur une péniche. « Soirée Corbo Maltese, j'ai des invitations ! », hurla Gégé par mail (un art qu'il maitrisait à la perfection).

Loreleï appela aussitôt Nadia, qui débarqua de Bordeaux dès le vendredi soir. Les trois filles se préparaient dans la chambre de Loreleï, tandis que Gégé patientait, déjà prêt : jean, chemise bien repassée, cheveux en pétard et sourire de 10 000 volts. Qui éclata quand elles sortirent.

— Donc c’est fini la sobriété, le savant dosage « si je montre mes nichons, je ne montre pas mon cul » ?

Jojo roula des hanches en avançant vers lui, à peine vêtue d’une robe moulante rouge.

— Mon chéri, tu te plains d’être le mec le mieux accompagné de la soirée ?

— Je rappelle le plan de base, les filles : on arrive ensemble, on repart ensemble !

Loreleï s’assit sur ses genoux. Sa minijupe manqua de rejoindre son cache-cœur.

— Gégé, tu veux vraiment que je renonce à quelque chose ? Mes bas coutures ? Ma mini ? Mon décolleté ? Ce serait cruel de ta part.

Gégé partit en mode drama, tout en louchant sur les seins de la sirène pêcheuse.

— Et j’imagine que la dentelle qui dépasse, c’est fait exprès aussi ? Et je n'ai même pas parlé du mini-short à paillettes de la Miss Chocolatine !

Son regard lourd de reproches pesait maintenant sur Nadia, qui riait comme un lutin facétieux, les paupières outrageusement fardés et les lèvres sanguines.

— Oui, ce soir, je suis Parisienne ! Adieu Bordeaux l'endormie !

Les quatre complices quittèrent l’appartement.

En sortant du taxi, Loreleï agrippa le bras de Gégé. Elle avait chaussé ses talons les plus fins et les plus hauts, et le chemin menant à la péniche était pavé de très mauvaises intentions. Jojo n’avait pas ce problème d’intendance : avec son mètre quatre-vingt, elle avait opté pour des sandales plates. Aussi, elle servit de rampe de sécurité à Nadia.

Ai-je besoin de décrire l’ambiance ?

Si vous insistez…

Soirée branchée parisienne, trentenaires en costumes « casual ». Les danseurs sentaient la nonchalance et l’espérance. La moiteur gouttait partout. Les cheveux de Loreleï en profitèrent pour afficher leur couleur politique : anarchie de boucles.

Tentatives d’approche sur la piste. Gégé se marrait, les filles s’amusaient. Quelques discussions dans le coin salon, mais Loreleï était claire : elle repartirait avec ses potes. Un regard se démarqua, plus insistant que les autres — sur ses jambes, uniquement. Un poisson hameçonné par un appât de qualité.

Appréciez avec lui la hauteur des talons. Huit centimètres à vue de conteuse. Au-dessus de l’escarpin noir, la ligne sombre qui remonte, tout droit de la cheville à la cuisse, avant de se perdre sous le tissu. Quand il s’approchera assez près, il se rendra compte qu’il s’agit de bas avec couture ET fine résille. Il était en droit de demander une arrestation pour cumul de signes ostentatoires de féminité.

Il ne manqua pas de suivre Loreleï quand elle sortit prendre l’air sur le ponton. Notre sirène avait mal aux pieds. Libérés des escarpins, ceux-ci petonnaient gaiement.

— Je peux m’assoir ?

Loreleï reconnut l’homme, le jugea inoffensif et accepta.

— Je m’appelle Laurent.

— Loreleï.

— C’est de quelle origine ?

Tout en fixant ses pieds nus, elle lui répondit.

— Allemande. La sirène du Rhin, « die Loreley ». Heine en a fait un poème.

Lui non plus ne quittait pas ses pieds des yeux. Un sourire se faufila dans sa voix.

— C’est normal pour une sirène d’avoir mal en dansant. Tu veux que je te masse ?

Loreleï leva son visage vers lui, étonnée.

— Mais… c’est moche un pied ! Et on ne se connait pas !

— Laurent – comme tu le sais, 32 ans, fonctionnaire de police. Et je masse très bien.

Il plongea son regard dans celui de Loreleï. Pas dans son décolleté indécent, mais dans ses yeux verts perplexes.

— Et j’estime que les pieds sont victimes d’une mauvaise presse. — Il reporta son attention vers le sol. — Et les tiens sont adorables.

Elle agita ses orteils, qui prenaient leurs aises dans la résille, et se souvint. Trois semaines auparavant, elle s’était rendue dans une école de podologie. Après avoir signé une décharge vaguement inquiétante, elle s’était installée dans une vaste salle, avec vue sur une ribambelle d’arpions. Entre ongles jaunes et anatomies contrariées, elle préféra fermer les yeux. Jusqu’à ce que ses pieds soient saisis par un immense bonhomme, qui s’extasia : « Que voilà de beaux petits petons de bébé ! » Les péniches de Loreleï s’auréolèrent d’une gloire divine. Son grand 39 devint un exquis 39.

Son esprit de retour sur le bateau, elle répéta le dernier mot de Laurent, doucement, comme pour se persuader qu’il contenait une part de réalité.

— Adorables… — Son attention revint vers Laurent. — Si tu me masses, tu ne vas pas tenter autre chose ?

— Tu as envie d’autre chose ?

— Non.

— Alors je te masse les pieds. Ça me ferait très plaisir.

Loreleï étant Loreleï, elle suivit son impulsion. Au pire, elle se jetterait dans la Seine. Laurent s’agenouilla, prit le pied gauche tendu vers lui. Ses pouces tracèrent tout d’abord des cercles délicats sur la résille, en éprouvaient le relief. Un petit « frrcchhhh » se fit entendre. Loreleï se pencha légèrement vers lui.

— Tu aimes vraiment les pieds ?

— Vraiment. Ils nous supportent, nous font tenir debout et avancer.

— Un flic poète !

— Esthète.

— Et avec du vocabulaire !

Laurent posa le pied de Loreleï sur son genou et ne bougea plus ses mains.

— Si tu continues à te moquer, je fais grève !

— Je cède à tes revendications.

Il bavarda tout en la massant. Il avoua à demi-mot être agent secret. Loreleï se mordit les lèvres afin de rester sérieuse.

« Heureusement que je ne suis pas agent du KGB ! Même pas besoin de te sucer pour que tu déballes tout ! Mais tant que tu me masses, je joue le jeu. »

Elle l’observait, tandis qu’il poursuivait ses pétrissages. Je vous épargne le détail de ses « missions sous couverture » et autre rencontre avec Yorgo le Serbe (ou Croate, il eut un doute).

Il étira ses orteils un à un, fit le tour de la malléole d’un doigt, avant d’enfoncer fermement ses pouces dans sa voute plantaire. Loreleï ferma les yeux et bascula la tête en arrière en soupirant. Quand il s’en prit au pied droit, la sirène se redressa et s’enquit :

— Dis-moi… — Elle hésita, phénomène rare. — C’est sexuel pour toi ?

Son pied disparut dans la grande main chaude, qui fit faire de petites rotations à la cheville. Loreleï gémit. Un murmure lui répondit : « oui. »

Elle aurait pu être gênée, mais fut surtout déstabilisée. Que voyait-il qui lui échappait ?

Elle retrouva Nadia, Gégé et Jojo sur la piste.

— T’étais où ?

— En train de me faire masser les pieds par un espion.

Nadia leva les yeux au ciel :

— Évidemment !

Loreleï était arrivée au bal avec des pieds fonctionnels. Elle repartit avec d’adorables petons.

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