Le pire mec de la Terre (et au-delà)
Paris, décembre 2002. Loreleï, 25 ans.
Le docteur observait Loreleï avec compassion. Le diagnostic était clair.
— Vous avez le cœur en miettes.
— Mais c’est idiot. J’ai pas 15 ans.
— Vous souffrez. Il n’y a pas d’âge pour avoir mal au cœur.
Elle pleura à nouveau avant de reprendre.
— Je suis désolée. C’est nul. Il est nul. Il ne mérite même pas mes larmes.
— Venez, vous allez rester allongée un moment. Je vais vous faire de l’acupuncture.
Derrière le paravent, sur la table de soins moelleuse, les mains sûres du docteur lui firent plus de bien que les aiguilles. Loreleï arrêta de pleurer et somnola, tandis que le docteur remplissait sa paperasse, à son bureau. Elle repartit ensuite avec un arrêt de travail d’une semaine. Ce qu’elle trouvait excessif pour une peine de cœur… et en même temps, comment assurer les TD en pleurant au moindre courant d’air ? La veille, le guichetier du métro avait refusé de lui ouvrir le portillon alors qu’elle était chargée de matériel militant, prétextant que c’était trop encombrant. C’est à ce moment précis que Loreleï avait craqué. Une dame, inquiète, l’avait raccompagnée jusque chez elle. Une fois chez elle, sur son lit, elle serrait un gros coussin contre elle. Les yeux fermés, la mélodie de « The carnival is over » la berçait. C’est Olivier qui lui avait fait découvrir Dead Can Dance. Olivier était cultivé : concerts, expo, livres, musiques… Leurs échanges lui manquaient. Mais... la vie de couple ne semblait pas faite pour elle. Elle finirait seule avec des chats.
Non, même pas. Je n’ai plus de chat. Juste seule.
Elle repensa à Carlos. Il avait tout pour plaire. Gentil, attentionné, drôle… Au lit, ils matchaient. Pourquoi est-ce qu’elle avait laissé la situation pourrir ? Un souvenir remonta. Sur une esplanade, après une séance ciné. Qu’il avait programmée. Ses sélections étaient toujours parfaites, ses idées de sortie sympa. Elle avait tendu la main vers lui pour lui montrer quelque chose. Elle ne savait plus quoi. Ne revenait que le sourire de Carlos et ses yeux noirs s’éclairant soudain devant ses doigts à elle dirigés vers lui. Intérieurement, elle avait pilé net.
Merde. Il est amoureux.
Elle lui avait fait comprendre que c’était fini. Pour faire quoi ? Se jeter un mois plus tard dans les bras de cette pauvre merde de Luc ? Un mec marié, qui habitait à l’autre bout de la France, un beauf qui se vantait de… Loreleï n’osait même pas y penser vraiment.
Putain, soit courageuse Loreleï. Il rigolait en parlant d’un viol. Deux, même. Visiblement, c'était un bon souvenir pour lui, de se faire sucer devant son pote. Il a insisté pour que sa copine de l'époque s'occupe également de son invité. Insister lourdement, visiblement ce n'est pas gênant. Comme de mentir. Il s'est fait passer pour un flic pour baiser gratis une pute qui travaillait dans une caravane. Et ça le faisait marrer. Il se trouvait tellement malin. Mais quelle merde. Et moi, je n'ai rien dit, atterrée. Et moi, j'ai baisé sans capote avec lui. Il m'a pris le cul sans capote ! Même en me roulant dans de la merde, je serais plus propre !
Loreleï repensa à ses séances avec la psy, qu’elle avait arrêtées peu après sa rupture avec Olivier. Elle avait parlé de Vivian, de son père… L’espace entre les bras de son premier amour était devenu le seul endroit sûr après la mort de Maurice. Vivian était jaloux, oui. Possessif. Et pourtant... son amour l’avait empêchée de se dissoudre dans la douleur.
— En quoi le savoir va m’aider ? Ça ne change rien à la mort de mon père. Je fais quoi de tout ça ? Comment je vis avec ?
La psy suggéré qu'elle avait tendance, en amour, à se laisser porter par d'autres désirs que les siens. Qu'il fallait qu'elle apprenne à agir pour elle. Cherchant un sens à sa souffrance, Loreleï lut quelques livres de philo. Elle se demandait encore pourquoi la plupart écrivaient dans un style incompréhensible. Seule demeurait la maxime de Nietzsche : « Amor fati ». Embrasse ton chaos. Deux mots sur lesquels elle méditait depuis qu'elle avait croisé le hussard.
Accepte le désordre de ta vie. L’imprévu. Le bon, le mauvais, tu n’as pas le choix. Vis ta vie de manière à vouloir la revivre, encore et encore. Prends le chaos dans tes bras. Mais je ne voulais plus souffrir. Ne pas m’attacher, risquer de perdre. Car la perte est forcément au bout du chemin, aussi long soit-il.
Au fil des jours, entre les larmes et la colère, une image s’imposa à elle. Celle d’un robinet. L’amour et la douleur coulaient au même endroit. En coupant le robinet de la souffrance, en choisissant le pire mec de la Terre, elle avait cru éviter la douleur. Elle réalisait que Luc constituait un compromis de merde : un attachement impossible dès le départ. Une illusion.
Il ne pouvait que me décevoir. Et la déception, c’est gérable.
La question demeurait :
Je fais quoi de ça ?

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