Nounours

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Paris, avril 2003. Loreleï, 26 ans.

Loreleï.

Fabien se sèche le corps avec un sèche-cheveux.

Voilà, tout est dit.

Ma peau sensible tolère mal les barbes naissantes. Mais visiblement, la fourrure ne pose aucun souci. Sous mes doigts, sa toison est douce. J’aime bien quand il enlève ses lunettes et que son regard flou s’arrête sur moi. Le prof de mécanique en lycée pro de banlieue devient mon ours.

Son rire vibre tout bas. Juste là, entre le nombril et les cuisses. Mes seins qui passent lentement sur son édredon pileux : un délice de frissons.

Quand je sortais avec Luc (que Lilith lui cuise le cul aux enfers !), Fabien écoutait mes plaintes, compatissant : il avait été l’amant d’une copine de sa bande de potes d’enfance.

« Je n’ai vraiment pas eu de bol ! Les femmes sont plus courageuses que les hommes, c’est statistique ! Elles divorcent plus facilement ! Mais pas elle… »

Après avoir quitté Luc et digéré tout ça, nous sommes passés de compagnons d’infortunes à… quoi ? Amants réguliers ? Pas un couple, car on ne se promettait rien, tout en ne voyant personne d’autre. Il m’expliquait les moteurs et des trucs que je ne retenais pas. On baisait souvent sur son matelas au sol dans sa coloc. Puis je m’endormais contre lui, alors que je préfère être seule la nuit.

Après la douche, je le regardais, fascinée, faire vrombir le sèche-cheveux sur sa peau d’animal domestique. Il m’observait, étonné, m’enquiller deux plats dans notre restaurant italien. Depuis Luc, j’avais des envies d’amortisseurs. J’ai gagné des nichons moelleux al dente à la force de la fourchette !

Fabien avait un sujet de discussion favori : son ex. Et toujours au même moment : après avoir baisé. Timing excellent, vraiment. Il n’a pas pensé que ses lamentations devenaient déplacées à partir du moment où on couchait ensemble. Épelle après moi : R.E.S.P.E.C.T.

Et comme il était malheureux. Le Nouvel An serait une torture. Et gnagnagni et gnagnagna. Et que c’est génial de jouir en même temps, synchroniser la montée, ce n’est pas si compliqué : ils y arrivaient à chaque fois.

Ben non, Fabien, je ne sais pas. Un orgasme simultané ? Mais donne-moi déjà un orgasme asynchrone, je prends !

Mais j’écoutais, bonne pâte.

Et il continuait à me péter les ovaires avec son ex si ceci et tellement cela.

Mais je persévérais. Je lui ai parlé de Vivian. Quand j’ai confié être restée seule pendant un an, il a ouvert de grands yeux : « Une fille comme toi ? J’ai du mal à imaginer ! » Une fille comme moi ? C’est quoi une fille comme moi ? Je lui ai posé la question. « Tu es tellement… libre, gourmande ! » Il ne comprenait pas la blessure que c’est d’être réduite. Oui, je suis joyeuse, oui, j’aime le cul. Est-ce que ça veut dire que je n’ai aucune profondeur ? Le lendemain, je lui ai envoyé un texte que j’avais écrit sur mon avortement. La douleur de la perte, d’un avenir qu’on refuse, d’un passé qu’on referme avec regret. Plus tard, il m’a dit : « Ah oui, quand même. Je ne pensais pas. » Peut-être voyait-il enfin en moi autre chose que la gentille copine qu’on baise ?

Ce dimanche-là… On était chez moi. C’était vraiment bon, un « je t’aime » m’a échappé. Soyons claire : un je t’aime quand on baise bien signifie « je m’abandonne à toi dans le plaisir de ce moment ». Oubliez les colombes roucoulantes. Mais Fabien a pris la grosse tête.

Tendrement lovée contre son torse moumouteux, il lâcha, profond comme la fosse des Mariannes : « Je crois que tu m’aimes plus que je t’aime ».

Je me suis raidie, puis j’ai quitté mon lit, muette et sans un regard pour lui. J’ai enfilé un t-shirt en passant. Dans mon salon, j’ai pris un bouquin au pif et je me suis installée dans mon fauteuil. J’ai attendu. Il a mis beaucoup trop de temps. Je n’ai pas levé l’œil de mon livre quand il est entré, mais j’ai senti son inspiration… avant qu’il ne referme son clapet, retourne s’habiller et parte.

J’ai dû supporter sa présence une dernière fois, trois semaines plus tard. Il devait me rendre mes BD. Faut vraiment, VRAIMENT, que j’arrête avec ça ! Bref, il m’a dit qu’il avait été malade, etc., etc. Mais ça ne finira donc jamais ! J’ai vaguement hoché la tête, j’ai pris le sac et adieu.

Juste après, je devais retrouver ma copine Marie, qui est chercheuse en langage informatique. Terrasse parisienne sous le soleil printanier. Diabolo grenadine pour moi, bière pour elle. On a rigolé de mes déboires, elle me parlait de son mec parfait. Ils sont tellement beaux tous les deux. Ce serait agaçant s’ils n’étaient pas si gentils et intelligents. Non, c’est agaçant en fait. Ce qui m’empêche de sombrer dans l’amertume, c’est l’humour de Marie.

Sa dernière : en salle informatique, elle passait derrière ses étudiants pour suivre leur travail. Elle était penchée sur l’épaule de l’un d’eux quand elle sentit une fraîcheur suspecte sur son fessier. Sa jupe portefeuille venait de s’ouvrir et de choir. Marie était en culotte au milieu de ses étudiants, heureusement concentrés sur leurs écrans. C’est au travers de mes larmes de rire que j’ai vu trottiner devant moi une boule de poils couleur miel. Un joli bâtard au poil ondulé. Un air sympathique de chien en maraude. J’avais oublié. Je me suis souvenue. J’ai crié : « Nounours ! »

Marie a tourné une tête surprise vers le chien qui reniflait nonchalamment les réverbères.

Nounours, mon chien quand j’étais toute petite. Il avait deux ans de plus que moi. Les photos de moi bébé, endormie contre son flanc. À sept ans, une balade dans la Forêt-Noire enneigée. Nounours saupoudré de blanc, moi à ses côtés dans ma doudoune bleue. Nounours disparu. Et pendant une folle seconde, une longue seconde où je suis devenue folle, j’ai cru que c’était lui, et qu’il m’avait retrouvée.

Mais Nounours aurait eu 27 ans.

Au bord du canal de l’Ourc, j’ai pleuré.

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