Une odeur de fraise

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Lormont, mai 2003. Bastien, 26 ans.

Le paquet de fraise Tagada est ouvert sur mes genoux. Je voulais juste piocher dedans en regardant « Pulp fiction ». Et je me retrouve avec une envie de pleurer, un samedi soir dans mon salon de la banlieue bordelaise. Je suis parti presque vingt ans en arrière. On avait neuf ans. Avec Loreleï, on avait nos habitudes. Ses parents ou les miens nous déposaient au cinéma puis revenaient nous chercher. Parfois, son père restait avec nous : « C’est dangereux de laisser deux petits comme vous tout seul ! » Mais je voyais ses yeux briller devant les dessins animés. Et comment il regardait Loreleï. Pour « Conan le Barbare », on n’avait pas encore treize ans, et il y avait une limite d’âge. Il est venu avec nous, la dame n’a rien dit. Loreleï et son père ont adoré Schwarzy en slip de mammouth. Moi… bof.

Je m’égare… revenons à cette séance, quand nous avions neuf ans. On allait voir « Taram et le chaudron magique ». J’avais acheté un paquet de fraise Tagada. Loreleï aurait sûrement préféré un sandwich au brie, mais tout le monde n’a pas des gènes teutons. De toute manière, l’ouvreuse n’en vendait pas, donc Loreleï a pris du pop corn au caramel. À cette époque, il y avait des ouvreuses, qui nous guidaient dans la salle de ciné avec une lampe de poche et revenaient ensuite avec un panier de confiseries. Parfois, j’ai l’impression d’avoir soixante-dix mille ans. Les lumières n’étaient pas encore éteintes. C’était les pubs pour Roger, le coiffeur de mon quartier (avec qui j’ai noué une relation d’amour-haine jusqu’à sa mort), et la pizzeria d’à côté. Je veux ouvrir mon paquet de bonbons, il résiste, je force… PAF ! Il explose dans la salle et mes précieuses fraises Tagada tombent en pluie rose sur les autres spectateurs. Un grand devant nous se retourne en me gueulant dessus, et une femme me dit merci en mangeant une fraise.

J’étais mort de honte, Loreleï était morte de rire. Depuis, quand j’ouvre un paquet au ciné, j’ai toujours une petite appréhension.

Et là, aujourd’hui, dans mon salon à Lormont, l’odeur de fraise chimique me donne envie de chialer.

Pourtant, tout avait bien commencé. Loreleï m’avait envoyé un message en début d’année : « C’est fini avec Luc. » Le soulagement ! On est d’accord que ce mec était une planche pourrie ? Elle le savait, mais elle y allait quand même. Je ne pouvais rien faire. Je pensais donc légitimement que cette triste histoire était du passé. Mais non. Quinze jours d’arrêt de travail. Parce qu’un jour, le guichetier de la RATP lui a aboyé dessus. Elle transportait des trucs et des machins pour une action. D’ailleurs, je lui ai demandé pourquoi elle ne s’investissait pas plutôt dans le féminisme. Elle a répondu que les femmes sont assez grandes pour se défendre toutes seules. Et que même si le mot féministe est encore une insulte, au moins on en parle. Alors que les droits des animaux, tout le monde s’en fout. C’est un non-sujet. Ma foi, c’est logique. Elle rationalise ses luttes. Mais là, le guichetier a fait obstruction à l’amélioration de la société. Loreleï s’est effondrée, elle qui préfère étouffer que lâcher une larme. Elle devait vraiment faire pitié, car une Parisienne s’est inquiétée de la voir comme ça et n’a pas voulu la laisser seule. Elle l’a aidée à ressortir du métro avec tout son barda et l’a accompagnée jusqu’en bas de chez elle. Re-larmes parce que « cette dame était tellement gentille ! »

Le lundi matin, Loreleï a réalisé qu’elle ne pourrait pas assurer ses cours. Elle a été arrêtée quinze jours. Ça allait mieux, ouf, sauvée !

Et bam, second effet Kiss Cool !

Quatre mois après avoir quitté Luc — donc autant dire que je ne m’y attendais pas ! —, elle m’annonce son nouveau projet. Elle m’aura tout fait ! Tout ! Elle me demande de lui faire un site Internet. Okay, pas de souci, je lui avais fait celui de son collectif antispé. Son collectif de cinq personnes. Mais je ne juge pas.

Je ne sais pas comment vous présenter le truc. C’est du grand n’importe quoi. Je vais essayer de vous retranscrire ses paroles :

  • Bastien, tu as déjà vu des sites d’escorts ?
  • Bien sûr que non !
  • Bastien ?
  • … Bon, et alors ?
  • Je voudrais que tu me fasses un site.
  • Bastien ?
  • Je ne comprends pas. Tu veux un site d’escort ? Mais pour quoi faire ?

Ne me jugez pas, mon cerveau était en PLS. Les explications se sont faites plus claires. Trop claires.

  • J’en ai marre de me faire baiser gratis. Quitte à me faire prendre et jeter comme une pute, autant faire payer les mecs. En plus, j’ai besoin d’argent. La copro envisage des travaux.
  • Mais c’est dangereux !
  • Je sais, j’y ai pensé. Je gérerai ça comme mes rendez-vous de cul classique, sauf qu’on ira dans un hôtel. J’ai même une adresse. C’est dingue ce qu’on trouve sur internet. Au final, c’est la même chose, sauf qu’on se met d’accord avant sur ce qu’on fait et qu’il me paie.

Elle a continué, j’écoutais. J’attendais de me réveiller.

  • J’ai pensé aux aspects pratiques. Va falloir que j’apprenne à simuler. Moi qui suis contre, c’est marrant ! Et que j’achète du lubrifiant. Tu crois que ça existe en joli flacon ?

Que voulez-vous que je réponde ? Rien : je laissais passer le TGV, qui était visiblement sans arrêt.

  • … et me faire aux capotes à la fraise. La lingerie… j’ai ce qu’il faut. Et le corset d’Olivier ! Entre les guêpières Chantal Thomas et mes talons de dix, ça devrait le faire niveau fantasmes masculins. Ils sont assez basiques, je crois.
  • Désolé.

Oui, le sens de la répartie m’avait quitté. Je me sentais tenu de m’excuser pour la gent masculine.

  • Par contre, niveau maquillage, ce n’est pas maintenant que je vais commencer. Tu crois qu’une pute non maquillée, ça marche ?

La conversation se déroulait toujours dans un univers parallèle. Et comme je ne me réveillais pas, j’ai fait « comme si ». Comme si ce n’était pas grave, comme si c’était un jeu. J’ai même essayé d’imaginer ce que moi je voudrais, si j’étais client. Parce qu’on ne va pas se mentir : j’y avais déjà pensé. Juste une hypothèse quand tu rentres par les quais et que tu vois les femmes qui attendent sous les réverbères. C’est à portée de main. Personne te jugera, à part toi. Alors tu te demandes : pourquoi pas ? J’ai répondu sérieusement (et la seconde d’après je me suis foutu des claques mentales) :

  • Je pense que ça peut même rassurer les clients si tu fais naturelle, non ?
  • Tu as raison, peut-être que ça attirera une clientèle un peu agréable. Niveau charte graphique, je voudrais quelque chose de léger. Tu es devant ton PC ?
  • Oui.
  • Regarde le site de lola_escort_75.
  • Okay, je vois. Tu veux ce style ?

Mais pourquoi je demande ? On parle de prostitution ! Elle va vendre son corps. Sa petite chatte toute mignonne, c’est pas possible !

Rien ne l’arrêtait.

  • Non, justement, ça fait trop… pute. Je voudrais un truc plus graphique, dans le style des photos d’Olivier qu’on mettra sur le site. Pas de rouge et noir qui sent le bordel russe. Qu’ils n’imaginent pas une pro sophistiquée.
  • Loreleï ?
  • Oui ?
  • Je suis pas sûre d’être prêt à voir tes photos.

Elle a ri. Ça m’a fait mal. Elle a poursuivi.

  • Je pourrais même ajouter « massage » sur la liste de mes prestations. J’ai commencé à faire une liste. Après, pour le reste, je peux compter sur toi ?
  • Tes prestations ?

Elle m’a dressé une liste. Mon cerveau a disjoncté. Des prestations. Son amour, son rire, ses caresses… des prestations ?

Mes pensées fusaient dans tous les sens : Loreleï est en mode bulldozer, si je lui fais pas de site, elle le fera quand même et ce sera pire ; Loreleï dans une chambre d’hôtel avec de la moquette dégueue et un miroir au plafond ; Loreleï attachée par un détraqué ; Loreleï a qui j’avais interdit d’aller au rassemblement contre Le Pen parce que c’était trop dangereux…

  • Je vais regarder ça… Je n’ai pas besoin de tes photos pour le moment… Tu es sûre de toi ?
  • Oui, j’en ai marre des mecs.

L’appel date de deux jours. Et là, je me retrouve à pleurer sur un paquet Haribo.

***

Lormont, 14 avril 2003.

Quinze jours après cet appel. Et quatre jours qu’elle ne répond plus. Ni aux mails ni au téléphone. J’ai essayé de me rassurer : le site n’est pas fait, même si on en parle régulièrement. Elle n’est donc pas en partance pour la Roumanie dans une bétaillère.

Sa mère vient de m’appeler.

« Bastien, c’est Ingrid. Loreleï m’a dit de te prévenir qu’elle est rentrée à Périgueux. Je m’occupe d’elle. Son docteur et sa directrice de thèse lui ont dit de prendre du repos. Ne t’inquiète pas. Elle m’a dit que tu pourras la voir dans quelque jours. »


Je lui proposerai d’aller au ciné. Elle prendra du pop-corn et moi des chamallows. J’arrête les Tagada.

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