Contes de la vie parisienne - La culotte moche [V2]
Paris, novembre 2003. Loreleï, 26 ans.
Le quotidien de Loreleï avait repris son cours, entre la fac — ses cours, sa thèse — et les activités militantes. Sur un forum de cuisine végétarienne, elle avait rencontré de nouvelles amies, aussi subtilement délirantes qu’elle. Certaines habitaient Paris ou la banlieue. Loreleï les retrouvait régulièrement pour boire un verre ou participer aux restos de l’Alliance Végétarienne. Loreleï avait réussi à les motiver à participer à quelques manifs, mais ses nouvelles amies mettaient leur énergie ailleurs.
Toute la joyeuse bande avait décidé de se rassembler dans quelques mois, à l’occasion de la Veggie Pride, le rassemblement national des végétariens pour les droits des animaux.
La directrice de thèse était optimiste quant à l’avenir professionnel de Loreleï : sa thèse sur les femmes changeantes avançait bien, une publication était envisageable, ce qui assurerait sa titularisation.
Les fêtes de fin d’année approchant, le collectif antispéciste multipliait les actions contre le gavage des oies. Après le stand d’information et la mise en scène d’un gavage d’humain — Séverine dans le rôle de la gaveuse, Nath dans celui de la victime éventrée — David et Loreleï s’étaient attardés dans le café. Les autres militants étaient partis depuis longtemps quand David se mit en tête de partager sa théorie. En temps normal, Loreleï l’aurait rembarré direct.
Mais la veille, elle avait écouté « My unintended » de Muse en pleurant. Ensuite, elle avait appelé Bastien : « Tu crois qu’un jour quelqu’un me regardera vraiment ? M’aimera comme je suis ? » Loreleï était encore tombée sur un mec « sympa ». Traduction : gentil jusqu’à l’éjaculation. Pourtant, ses exigences étaient minimales : on baise, on rigole. Point. Pas d’engagement. Bastien avait convenu que c’était un programme engageant. Mais que tous les hommes n’avaient pas son ouverture d’esprit. Elle avait ri, avant de se demander quel était son problème. David, lui, croyait avoir la réponse :
— Tu es trop directe, Loreleï ! Ça fait peur, ça déstabilise. (Il s’approcha d’elle, et baissa la voix, comme s’il allait annoncer un secret) Nous, les hommes, nous sommes toujours des chasseurs !
— Des chasseurs en Dr Martens ? (Loreleï leva les yeux au ciel en soupirant) Sérieux, David, avec toutes tes réflexions d’extrême gauche, tu me ressors le vieux truc du séducteur chasseur !
— Mais parce que c’est vrai ! Peu importe que tu cites Karl Marx pour choper. (David se pencha encore plus près. Car le prochain secret était sombre) Quand il s’agit de baiser, un homme devient un droitard de base : il a besoin de dominer.
Loreleï ouvrit grand les yeux et s’écria, révoltée :
— Mais c’est désespérant ! Je vais finir seule !
David se renfonça dans la banquette du café. Satisfait que Loreleï lui prête enfin attention. D’habitude, elle lui clouait le bec au bout d’une minute. Il porta donc le coup fatal :
— Non, il faut juste que tu apprennes à jouer. Tu laisses les mecs faire le premier pas. Et arrête de coucher le premier soir !
— Mais si j’ai envie de baiser ?
— Eh bien non. (Il fit un geste sec du bras) Ceinture ! Tu laisses l’illusion de la retenue. Petite proie qui attend le chasseur. Comme ça, il prend la confiance, avant de te prendre toi.
— Mais je ne sais pas faire semblant. Je n’ai même jamais simulé.
David afficha une moue sceptique.
— Jamais ? Toutes les filles le font !
— Je ne comprends pas la logique. Si tu simules, le mec ne comprendra jamais ce qui te fait jouir. Et donc tu n’auras jamais de plaisir. La simulation, c’est inefficace. Je ne prends pas mon pied ? Je dis stop. On discute ou on arrête. Mais je ne vais pas endurer un truc pénible par politesse.
— C’est clair. Tu n’es pas polie.
Devant son air fâché, Loreleï repensa à toutes les fois où elle-même lui avait donné des conseils de drague.
— Non, je suis brute. Donc, ta théorie de merde… (Elle marqua un temps, avant de se résigner) Je vais essayer. Tu vois, je vais faire des efforts. Je suis un être riche en contradictions.
La moue sceptique de David ne lui avait pas plu. Cependant, elle était dans une impasse. Elle pouvait bien tester une tactique validée par son pote antispéciste-pas-si-gauchiste-que-ça-finalement.
Loreleï prit une autre résolution : arrêter les sites de rencontre. Peut-être qu’elle aussi était une chasseuse ? Qu’elle cherchait la difficulté ? Et une fille sur un site de rencontre, en plus à Paris ? On n’était pas loin du paquet de Figolu dans une réunion qui s’éternise. Tout le monde se jette dessus, sans regarder l’emballage.
Comme elle aimait bien les échanges virtuels et la sensation de liberté qu’ils procuraient, elle continuait à fréquenter les forums. C’était la belle époque du début des années 2000, où des communautés se créaient autour de sujets variés. Souvent, le thème du forum n’avait plus rien à voir avec les discussions. Avec ses copines du forum de cuisine, elle parlait plus de cul que de comment farcir des champignons.
Loreleï aimait ne plus avoir de corps, être jugée uniquement sur ses propos, son esprit. Elle partageait pour la première fois ses pensées et ses aventures sans retenue. Elle se sentait bien dans ses différentes communautés.
Le grain de sable, elle ne le vit pas venir. Sur Doctissimo, un mec plus jeune, Hugo, qui aimait son ton cash. Il riait de ses déboires et essayait visiblement d’attirer son attention, mais sans lourdeur.
Il lui envoya un message privé. Un acrostiche formant le mot cunnilingus. Elle rit. Elle répondit : « Merci, mais je ne fais plus de rencontre sur internet. »
Il argumenta. Que ce n’était pas un site de rencontres, que c’était comme une rencontre « en vrai ». Qu’elle lui plaisait et qu’il sentait bien que lui aussi. Et puis, qu’est-ce qu’ils risquaient ?
Ils continuèrent à échanger. Une véritable complicité s’installait. Il était fort, le fourbe.
Alors, Loreleï accepta, oubliant complètement ses résolutions, qui gisaient dans un coin, à côté de « faire des abdos-fessiers tous les jours » et « arrêter les chips ».
Hugo avait proposé une expo à la Maison du Japon. Il avait précisé : « entre amis… et on laisse venir ». Un ami qui envoyait un calligramme à faire mouiller… Loreleï était sceptique quant à sa capacité à refréner ses envies. Car même si la seule photo qu’ils avaient échangée était très banale, il y avait du potentiel.
Et Loreleï n’oubliait pas le conseil de David. « Ne pas coucher le premier soir » devint son mantra. Ayant peu confiance en ses capacités à jouer les proies, elle décida de mettre en place des garde-fous. Un : pas d’épilation du maillot. Deux : mettre une culotte moche.
Elle avait ressorti celle qui lui servait pendant ses règles. Ancien bas de maillot de bain aux bandes vertes et rose fluo. Immontrable. Parfait.
Un jean moulant, un haut noir transparent, mais avec un débardeur en dentelle : sexy et décontractée.
Devant la Maison du Japon, elle le repéra immédiatement : il venait de garer son scooter. Franchement mignon. Un brun, de la même taille qu’elle. Elle se félicita d’avoir opté pour des ballerines. Le plus souvent, les hommes n’aiment pas que les femmes soient plus grandes qu’eux. Théorie du chasseur, encore ?
Il avait les yeux aussi pétillants que ses messages le laissaient présager. La visite de l’expo se passa dans une ambiance détendue, ils avaient l’impression d’être déjà potes. Il lui proposa de venir chez lui, dans le XVIe. Elle accepta, se disant que des baisers n’engageaient à rien. Que ce serait un avant-goût. Sainte Culotte Moche veillait sur elle ce soir-là.
Arrivés chez Hugo, son débardeur à elle et sa chemise à lui volèrent rapidement, laissant toute la place à leur peau. Alors qu’il glissait sa main vers les boutons du jean de Loreleï, celle-ci se redressa. Elle lui expliqua qu’elle avait prévu d’être sage. Qu’elle ne s’était pas épilée. Et qu’elle portait l’Horrible Culotte Moche. Hugo roula de rire, du canapé sur le sol. Il se leva, toujours hilare, et partit dans une imitation de Chewbacca qui acheva Loreleï.
— Franchement, je m’en fous de ton épilation. Sauf si ça te gêne et que tu te sens mal à l’aise. Et pour la culotte, j’ai plusieurs solutions : je te l’enlève avec les dents. J’ai toujours rêvé de faire ça, et je ne risque pas d’abimer ta lingerie préférée. Ou alors, je tourne le dos et tu l’enlèves. Bref, j’ai envie de toi. Avec ou sans poils.
— Écoute, si je peux réaliser un fantasme… Je suis plutôt serviable.
Hugo se révéla à la hauteur de ses messages : imaginatif, drôle, à l’écoute.
Et il maîtrisait le cunni aussi bien sur peau que sur papier.
Reprenant son souffle, Loreleï pensa qu’elle avait beaucoup de vertu, mais très peu de patience.
Elle cru entendre David soupirer.
***
[Musique de jingle de la série des années 90 « Loterie ! »]
Deux mois plus tard
Loreleï et Hugo écumaient les salles de concert et martyrisaient les sommiers de leurs appartements respectifs. En toute amitié.
[Générique de fin, fondu sur Loreleï balançant un oreiller sur Hugo.]
https://www.youtube.com/watch?v=vjeJEeyUdEI

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