Fruits, fleurs, flocons
Loreleï n’habitait pas très loin du collège. Aussi, plutôt que d’attendre l’heure du bus scolaire pour rentrer, Sarah venait chez elle quand leurs cours finissaient plus tôt.
Elles franchissaient le portail rouge en courant, caressaient le tronc du cerisier au passage, puis goûtaient : petits beurres, dont elles grignotaient les oreilles, et chocolat chaud. Elles poussaient un soupir de soulagement, puis repartaient en courant dans le jardin.
Loreleï montra à Sarah sur quels nœuds s’appuyer pour grimper dans le cerisier. Là-haut, il y avait une large branche, qu’elle appelait son hamac, sur laquelle elle aimait rêvasser. Sarah y trouva une place.
Pas le temps de jouer plus longtemps : Sarah devait prendre le bus. Heureusement, leurs parents se mirent rapidement d’accord pour des soirées pyjama régulières. Sarah avait un grand frère et une petite sœur. Leur maison était toujours pleine de bruit, de vie. Cela changeait Loreleï de sa tranquille vie de fille unique. Les parents de sa nouvelle meilleure amie furent choqués la première fois que Loreleï prit le petit-déjeuner chez eux : celle-ci demanda s’il y avait des œufs et du fromage. C’est ainsi qu’ils apprirent que la mère de Loreleï, Ingrid, était allemande. Sans aucune trace d’accent, c’était impossible à deviner.
Quand Sarah venait chez son amie, ce qu’elle adorait, c’était le calme.
*****
Année de 6e, printemps. Loreleï, 12 ans. Sarah, 11 ans.
Les pétales du cerisier tombèrent une première fois, au printemps. En atterrissant doucement sur la bouche de Loreleï, elles recueillirent une confidence : Loreleï était amoureuse de Franck. Elle le trouvait beau. Drôle. Et ses mains ! Et sa nuque ! Sarah lui demanda ce qu’elle comptait faire.
— Rien ! Le regarder, ça me suffit, répondit Loreleï en s’étirant.
Un autre pétale échoua sur le nez de Sarah. Elle le prit du bout des doigts et souffla dessus, afin qu’il poursuive son voyage. Tout en le suivant du regard, elle avoua :
— J’aime bien Jérôme. Il a de beaux cheveux.
— C’est clair ! C’est rare les garçons avec les cheveux longs ! Et ils sont brillants ! On lui demande quel shampoing il utilise ?
Elles pouffaient encore quand Ingrid les appela pour le diner.
Les parents de Sarah ne voyaient aucun inconvénient à la multiplication des soirées pyjama. Loreleï lui ayant expliqué sa méthode de travail (lire, comprendre, cibler), ses notes étaient n’avaient jamais été aussi bonnes.
Les parents de Loreleï étaient heureux de retrouver leur fille après un week-end chez Sarah. Elle pétillait, racontait mille aventures minuscules : la petite sœur qui avait crayonné dans le couloir, le grand frère qui les faisait frémir avec des histoires criminelles abominables…
Patrice fronçait des sourcils quand on lui parlait de Sarah. Les soirées jeux de rôles se faisaient rares. Même les balades à vélo. Sans compter le temps qu’elle passait au club de natation. Patrice songea à s’y inscrire. Mais, rien que d’imaginer les verrues plantaires, il frissonna.
*****
Année de 5e, été. 13 ans.
Loreleï partageait avec Sarah ses rituels marquant l’approche de la fin de l’année scolaire.
Premièrement, suivre la course des martinets dans le ciel rose de fin de journée. Écouter leurs chants stridents. Victoire, mélancolie ? On ne savait pas. Est-ce que Sarah savait ? Elle ne savait pas non plus.
Deuxièmement, se percher sur le hamac du cerisier, puis choisir les fruits les plus mûrs. Les noirs, pas les rouges. Les cerises presque éclatées, gorgées de sucre. À cette heure, les guêpes étaient parties. Ne pas croquer trop vite. Appuyer légèrement avec les dents. Sentir la peau céder. Le clac ! puis le jus qui coule.
Le lendemain, Patrice les rejoignit dans l’atelier de Maurice, le père de Loreleï. Depuis toute petite, elle observait son père bricoler. Progressivement, elle avait aménagé son espace, entre établis et espace créatif. Aujourd’hui, Loreleï était fière de montrer sa dernière œuvre.
— C’est bien d’oser, dit son père.
— C’est original, concéda sa mère.
— C’est joli, admira Patrice.
— C’est quoi ? demanda Sarah.
*****
Année de 4e, automne. 13 ans.
La pluie frappait violemment contre les vitres de la cuisine. Maurice avait décrété que c’était le temps idéal pour savourer les meilleures lichouseries du Finistère.
- Des lichouseries ?
- Des douceurs, des sucreries. Et chez nous, les meilleures lichouseries sont…
- Les pouloutes ! s’exclama Loreleï. C’est breton, et c’est pas sec du tout !
Maurice et sa fille pleurèrent de rire sous le regard attendri d’Ingrid.
Une fois le sérieux revenu, Maurice s’activa autour de la poêle. Il versa une généreuse louchée de pâte à crêpe de froment, forma rapidement des boulettes de pâte — les fameux pouloutes, qu’il arrosa de sucre roux. Sarah et Loreleï suivaient des yeux la naissance des pouloutes caramélisés. Elles se poussèrent pour laisser passer Maurice et la poêle. Les lichouseries une fois dans une grande assiette, Ingrid ajouta du beurre (demi-sel, est-il besoin de le préciser ?) et un filet de citron. Les filles se brûlèrent les doigts en mangeant. Elles se souriaient, la bouche luisante.
*****
Année de 3e, hiver. 14 ans.
Dans le jardin de Sarah, les filles étaient à l’affût. Elles avaient repéré un rouge-gorge. Les plumes bouffantes pour avoir plus chaud, il ressemblait à une petite boule. Adorable, mignon. Elles voulaient le caresser. Ses déplacements semblaient comme engourdis : l’attraper serait un jeu d’enfants.
Elles se dirigeaient vers le plaqueminier enneigé avec précaution. Les flocons tombaient dru. Sarah enleva ses gants, Loreleï souffla et passa dans la vapeur de sa propre respiration. Le rouge-gorge les regarda, de ses yeux de boutons de bottine. Il ne bougea pas. Sarah esquissa le premier mouvement. Elle le frôla. Il sautilla légèrement un peu plus loin. Tout était blanc, cotonneux, les bruits amortis. Au tour de Loreleï de tenter sa chance. L’oiseau sautilla à nouveau, proche, mais hors d’atteinte.
Quand elles finirent par avoir trop froid, les chasseresses rentrèrent sécher leurs chaussettes au coin du feu. Étienne, le père de Sarah, avait déjà préparé les chocolats chauds, ainsi qu’un plateau de biscuits. Ils jouèrent tous ensemble à Risk. Quand Sonia, la mère de Sarah, rentra de l’hôpital, elle proposa à Loreleï et Sarah un « moment beauté » : gommage et masque à l’argile. Loreleï confia qu’elle venait d’avoir ses règles. Sonia lui souhaita la bienvenue dans le club des femmes. Devant la petite mine de sa fille, elle lui rappela qu’elle avait quelques mois de moins que Loreleï et que chaque personne était différente. Loreleï appréciait la manière simple et franche dont la mère de Sarah, infirmière, parlait des corps. Elle avait montré à sa fille comment dénouer les points douloureux des épaules et du dos. Aussi, pendant leur moment entre filles, Sarah massait sa mère et Loreleï.
Les deux amies, une fois couchées, prolongeaient souvent ces massages, qui se faisaient caresses.

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