Collision

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La cliente de Maurice avait annulé leur rendez-vous : elle n’était plus sûre finalement de vouloir refaire sa cuisine. Et vu l’heure, retourner à l’atelier s’avérait inutile. Il en profiterait pour réfléchir au dîner : avec Loreleï qui était devenue végétarienne, concevoir les menus demandait plus de temps. Le plaisir de partager le même repas comptait beaucoup pour lui. Aussi, hors de question de cuisiner deux plats différents. De toute manière, le docteur lui avait dit de faire attention à son cholestérol, s’il voulait éviter une crise cardiaque avant 50 ans : autant tous manger végétarien !

La maison était silencieuse quand il entra. Pourtant, il y a avait deux sacs à dos jetés en vrac à côté des manteaux : celui de Loreleï et un autre. Quand il monta les escaliers, Maurice entendit du bruit en provenance de la chambre de sa fille. Il distingua des rires étouffés. La porte était entrouverte. Il ne voulait pas être indiscret : c’est comme si elle s’était ouverte toute seule. Sur une autre dimension.

Un homme était allongé sur une femme. Il était torse nu, grand, musclé. La femme était encore encore habillée, mais une main disparaissait sous son pull. La jambe de l’homme entre les siennes, le rythme de leurs corps : leur intimité ne laissait aucun doute.

Maurice revit Loreleï avec son slip de bain en éponge. Ses cheveux courts et clairs, formant un couronne de boucles autour de son petit visage malicieux. Il était dans la piscine et elle courrait vers lui en s’exclamant : « Rattrape-moi ! »

Les deux images ne pouvaient pas coexister.

Maurice claqua la porte en hurlant : « T'as deux minutes pour sortir de chez moi ! »

Il redescendit les escaliers, les poings serrés, la respiration difficile. Quand le jeune homme passa devant lui dans l’entrée, Maurice le dévisagea :

  • Tu t’appelles comment ?
  • Vivian, je…
  • Tais-toi. N’aggrave pas ton cas. T'as quel âge ?
  • Dix-huit ans, monsieur Lannef.


Vivian regardait ses pieds. Maurice cria :

  • Ma fille a quinze ans. Quinze ans bordel !


Les efforts du père de Loreleï pour ne pas le frapper étaient visibles. Maurice connaissait sa force : il jouait toujours au rugby, le dimanche, avec ses vieux camarades. Le travail de menuisier lui permettait d’entretenir sa forme. Il jaugea la carrure de Vivian, avant de réaliser qu’il envisageait sérieusement de frapper un gamin, chez lui.

  • Dégage et n’approche plus de ma fille !


Vivian récupéra son sac. Il avait la main sur la poignée de la porte d’entrée quand la voix tremblante de Loreleï se fit entendre :

— Je t’appelle plus tard !

Loreleï se tenait en haut des escaliers, blanche. Elle échangea un regard avec Vivian avant que la porte ne se referme derrière lui. Maurice se tourna vers sa fille, menaçant :


— Toi, tu restes dans ta chambre jusqu’au retour de ta mère. On aura une discussion ce soir !

Quand Ingrid rentra, elle trouva son mari en train de maltraiter une pâte à pizza. La voix heurtée, il lui expliqua la situation. Ingrid soupira. Ils s’assirent autour de la table de la cuisine :

  • Je me doutais bien que ça arriverait, mais pas si tôt…
  • Il a dix-huit ans, Ingrid !
  • Tu te souviens de Philippe ? Il avait vingt-et-un an. Loreleï est venue t’en parler, elle se sentait mal à l’aise.
  • Et alors ?
  • Je veux dire que quand ça ne va pas, elle sait qu’elle peut venir nous voir. Elle est très discrète sur sa vie amoureuse. Je sais qu’elle a déjà eu un petit copain, peut-être plusieurs. Si elle ne veut pas en parler, c’est son droit. Mais là… dix-huit ans. Il va falloir qu’on ait une discussion.

Maurice regarda sa femme d’un air confus et bredouilla :

  • Tu veux en venir où ? On est d’accord que ce Vivian ne doit plus la revoir ?
  • Liebling… Tu connais Loreleï. Et tu sais que je suis réaliste. (Elle fit une pause, avant de reprendre, d'un air triste.) Tu te souviens de la petite Charlotte ?

À ce souvenir, Maurice pâlit. Charlotte, la fille de leur ami Roger. Bonne famille, messe tous les dimanches, scouts et communion. Enceinte à 14 ans, avortement discret. Ingrid poursuivit :

  • Comment protéger notre fille ? Franchement, je ne sais pas. Gar nichts. Tu la connais : indépendante et sensible. Intelligente et naïve. Elle n’a que quinze ans, mais des hommes lui tournent autour. On ne peut pas l’enfermer. Tu penses sérieusement que lui interdire de voir Vivian suffira ?

Maurice se pinça le nez en fermant les yeux. Ingrid enfonça le clou :

  • Au lieu de faire ses bêtises à la maison, elle les fera dehors.
  • Tu proposes quoi, alors ? On laisse ce… ce type poser ses grosses mains sur notre fille ? Ils font ce qu’ils veulent ?

Elle se leva d'un air décidé.

  • Avant tout, je vais parler à Loreleï.


Elle regarda son mari en souriant :

  • Tu pourras faire quelque chose de cette pâte ou elle a trop souffert ?


Maurice se dérida légèrement.

  • Je vais faire ce que je peux. Pendant que tu appliques ta Realpolitik.


Maurice entendit Ingrid frapper à la porte de la chambre de Loreleï et dire, avant de refermer derrière elle :

  • Schatze, je t’écoute. Qui est ce Vivian ?

Maurice eut le temps de faire la pizza, de ranger la cuisine, de vider et nettoyer le casserolier, puis de regarder le journal télé.

Quand Loreleï et Ingrid descendirent, ils mangèrent en échangeant des banalités. Maurice évitait de regarder sa fille, sinon il repensait à ce qu’il avait vu dans la chambre.

Alors qu’Ingrid faisait la vaisselle, père et fille étaient côte à côte, raides, dans le canapé. Le film du soir avait commencé, quand Maurice sentit les secousses de sa fille : elle pleurait en silence. Quand il se tourna vers elle, elle éclata en gros sanglots et hoqueta :

  • Tu m’aimeras plus jamais ?

Maurice ne répondit rien et la serra dans ses bras.

Loreleï était toujours blottie contre lui quand Ingrid les rejoignit. Leur fille s’endormit entre eux.

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