Brutus
Périgueux, 20 juin 1992. Loreleï 15 ans, Vivian 18 ans.
Alors qu’ils se promenaient dans le centre de Périgueux, Vivian aperçut Seb. Un ancien pote de lycée, maintenant militaire, plus âgé, sûr de lui. Vivian ne comptait plus les histoires de cul qu’il lui avait racontées. Loreleï le trouvait un peu con : « Se nettoyer le sexe à l’alcool après avoir baisé, ça fait viril, mais les capotes c’est quand même plus simple, non ? »
Vivian stoppa avant de l’atteindre, avec son air de chiot excité qui navrait et touchait Loreleï :
— Je peux lui dire, pour nous ?
— On avait dit juste Thomas et Sarah. Si ça se sait, je vais avoir une réputation de salope. Je te rappelle que je suis encore au collège !
— Il vit plus à Périgueux, à qui tu veux qu’il en parle ?
Elle soupira.
— Vas-y.
Il trottina vers son ami.
— Salut Seb ! Tu reviens pour longtemps ?
— Une perme d’une semaine, histoire de faire la bise aux vieux et de revoir quelques potes. C’est ta meuf qui nous mate ?
— Oui, Loreleï. On est ensemble depuis un moment. Et…
L’expression ravie de Vivian avouait pour lui.
— Nooon ? Enfin ! T’es plus puceau !
Seb prit la tête de Vivian sous son bras et lui frotta le crâne de son poing.
— Un peu plus, je pensais que t’étais pédé !
Il relâcha Vivian et observa Loreleï.
— Elle est bonne. Amuse-toi bien, je file !
Quand Vivian revint vers Loreleï, il lui dit fièrement que Seb l’avait trouvée bonne. C’était la première fois qu’elle entendait ce mot dans ce contexte.
— C’est un compliment ?
— Oui, ça veut dire jolie. Très jolie.
Deux jours plus tard, le sourire niais de Vivian flottait toujours sur son visage. Jusqu’à présent, il avait esquivé toutes les tentatives d’extorsion sur ses avancées.
« Occupez-vous de vos culs ! », « Apprenez à faire jouir vos meufs avant de venir m’emmerder », « Je veux pas vous choquer ! ». Ses répliques commençaient à s’user. Il avait tellement envie d’en parler à quelqu’un d’autre que Thomas.
Ce jour-là, il courait en petites foulées sur le bord du terrain avec Olivier.
— Alors, c’est sérieux avec ta collégienne ? Ça fait un moment maintenant !
— Ouep. Presque un an. Enfin… si on compte pas quand elle m’a largué.
— Elle a l’air d’avoir du caractère ! Mon frère est dans la même classe.
— C’est clair, elle se laisse pas faire.
— Genre… Jamais ?
Olivier avait l’art de poser des questions dont il connaissait déjà la réponse. Vivian ricana. Et s’en voulu.
— Jamais passive.
Ils arrêtèrent de courir pour étirer leur quadriceps.
— Allez, mec, t’en as trop dit ! Accouche !
Vivian respira un grand coup avant de lâcher en souriant :
— Amorale, tu sais ce que ça veut dire ?
— Genre c’est une salope ?
— Non, c’est… Elle s’en fout de ce qui se fait ou pas. Elle teste, elle voit. Et comme elle connait rien, elle teste beaucoup.
Olivier réfléchit un moment.
— Une salope innocente, quoi.
— J’aime pas trop… mais ouais.
— En clair, vous avez baisé ?
Vivian ne répondit rien, mais son visage parlait pour lui. Ils restèrent assis dans l’herbe, sans reprendre les étirements.
— Et elle fait quoi d’autre ? Elle te suce ?
— Non… (Vivian laissa trainer exprès). Elle fait des feuilles de chêne.
— Quoi ?
— Elle est spéciale. Elle préfère dire « feuille de chêne ».
Olivier éclata de rire.
— Tant qu’elle suce !
Ils repartirent en foulées plus longues.
La rumeur les battit de vitesse. Le soir, Olivier en parla à son frère, Cédric. Le lendemain, Cédric à deux garçons. Tout le collège fut au courant avant la fin de la semaine.
Alors qu’elle traversait la cour, un troisième l’aborda :
— Loreleï, c’est ça ?
— On se connait ?
— Pas encore. On m’a dit que t’aimais faire des chênes. Tu me le fais quand tu veux.
Loreleï s’arrêta, glacée. Le garçon s’approchait. Elle lui balança son sac dans les côtes, se précipita dans le bâtiment.
Le soir, elle calcula que dans une semaine, elle partait chez ses grands-mères pour tout l’été : d'abord chez oma Hannah à Fribourg, en Allemagne, puis chez Katell à Lannion, en Bretagne. Elle se concentra sur cette pensée quand elle annonça à Vivian qu’elle ne voulait plus le voir.
Qu’on sache qu’elle avait fait l’amour, ce n’était pas le pire. Il avait jeté ses mots, leur complicité, à des porcs. Elle avait osé être vulnérable. Plus qu’elle n’aurait cru. On ne l’y reprendrait plus.

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