Saveurs interdites : Monségur-le-Haut
La plupart des gens ne meurent
qu’au dernier moment ;
d’autres commencent et s’y prennent
vingt ans d’avance et parfois davantage.
Ce sont les malheureux de la terre.
L.F. Céline
— C’t’endroit, ça n’a pas toujours été comme ça, vous savez.
L’homme semblait avoir envie de parler. Ma voiture venait de tomber en panne après un dernier hoquet mécanique. L’hypnotique silence relatif qui avait suivi — cigales, vent et craquements de métal dilaté — m’avait engourdie un instant, mais j’avais secoué la tête en dénégation, abandonné la carcasse fumante, pour enfin me tenir debout sur ce ruban d’asphalte déroulé vers nulle part. À l’ouest, des silhouettes de bâtisses affaissées me narguaient dans la chaleur ondulante. Un village, peut-être, ou ce qu’il en restait.
Mon sac à l’épaule, j’avais pris cette direction.
Une terre aride, inerte, morte. Un village sans nul doute, mais constitué de maisons éventrées, de routes défoncées et de lampadaires à terre. Le temps semblait s’être arrêté dans les années quatre-vingt, et ceux qui avaient habité là avaient disparu sans laisser de traces. Au bout de la rue principale, à l’ombre d’un arbre malingre, une caravane stationnait sur ses pneus crevés. Devant elle, un vieux bonhomme était assis sur une chaise, un chapeau de paille vissé sur la tête.
Je l’avais rejoint, incertaine ; il avait à peine levé les yeux.
— Vous habitez ici ? avais-je demandé en guise d’introduction.
Un sourire, dévoilant une dentition façon domino.
— Moi ? Non. Ici, je travaille.
Un silence, puis un coup de menton désignant les maisons fantomatiques :
— C’t’endroit, ça n’a pas toujours été comme ça, vous savez. Ici, c’était Monségur-le-Haut, un village modeste, habité par d’honnêtes gens, des travailleurs. Mais il a suffi d'un soir, de cette histoire de famille et cette fête tragique.
Il s’exprimait dans un registre de langue que je n’attendais pas de ce pauvre hère, un peu comme s’il lisait un livre, mais un livre qu’il aurait écrit lui- même. Je levai un sourcil, intéressée. Les conflits de famille qui se terminent en bain de sang à la chevrotine et au calibre douze, j’adore.
— Dites-m’en plus. Une histoire de mœurs ? Des rancœurs qui explosent dans l’alcool ?
Il me fixa un instant, semblant ne pas avoir compris ma question.
— Oh non, beaucoup plus compliqué, ma p’tite dame ! Il faut remonter au début du siècle dernier pour comprendre. Asseyez-vous, je vais vous conter ça ; mettez-vous à l’aise, à l’ombre.
Il y avait bien une zone fraîche à ses côtés, mais pas d’autres chaises que celle du vieux, et il ne semblait pas prêt à me la céder. Mon pantalon en avait vu d’autres : je m’assis en tailleur. Sous ma paume, la terre ocre était fraîche, pulvérulente.

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