Saveurs interdites : les frères Roijel
— Tout commence avec les frères Roijel, qui font fortune au début du siècle dans l’import-export ; d’abord dans le commerce des épices puis dans les métiers de bouche. Mais Gaspard, le plus âgé, est un joueur, un débauché. À court d’argent, il monte un stratagème pour éliminer son frère, Henri, de la florissante affaire. Ce dernier, ruiné et injustement soupçonné de malversations, quitte le domaine familial et s’exile de l’autre côté des montagnes.
Le vieux montrait de sa canne les ruines d’une ancienne bâtisse, puis un point vague vers des sommets lointains.
— Les affaires de Gaspard Roijel sont florissantes, surtout pendant la Seconde Guerre. À l’armistice, il est même suspecté d’intelligence avec l’ennemi, mais meurt dans son lit d’une grippe mal soignée.
— Bien fait ! ponctuai-je, tout en espérant ne pas commettre d’impair.
— Sa veuve le suit quelques années plus tard et les trois enfants héritent du domaine. Agnès, l’aînée, organise un été une grande fête pour la fratrie, dans l’optique de célébrer le cinquantenaire de la société qui a bâti leur fortune. En dessert, elle sert le célèbre gâteau aux noix épicé que l’entreprise a rendu célèbre : l’Épicétout. Debout sur la table et un peu prise de boisson, elle en profite pour exhiber le livre de cuisine où la recette originale est consignée, mais une lettre manuscrite s’en échappe.
— Ah ah, une carte au trésor, un testament apocryphe ?
Il me regarda d’un air neutre, d’où perçait le reproche.
— Non, c’est une lettre de Germaine, leur mère. Pleine de remords en sentant sa fin approcher, elle confesse tout, comment Gaspard avait ruiné son frère, l’effaçant de l’arbre généalogique. C’est une catastrophe, tout le monde se fâche alors. Agnès souhaite retrouver le frère et sa descendance pour répartir équitablement la fortune familiale ; Philippe, le cadet, veut faire profil bas et continuer comme avant. Sylvie, déjà sujette à la dépression depuis l’enfance, ne supporte plus son milieu familial toxique et décide de tout quitter : elle claque la porte, ils ne la reverront jamais.
Cela devenait prometteur, mais le jour déclinait et je commençais à m’inquiéter : retourner dormir dans une voiture en panne ne m’enchantait pas du tout ; partager la caravane avec mon hôte, encore moins.
Il me rassura : la ville la plus proche était à une vingtaine de kilomètres ; il allait appeler une dépanneuse pour venir me chercher et me déposer ensuite à l’hôtel. Il sortit un vieux téléphone à clapet de sa poche.
— Pas de problème, il est là dans une heure, m’annonça-t-il soudain tout jovial. J’ai le temps de terminer mon histoire pendant que nous mangeons un morceau. Je ne vais pas vous laisser partir le ventre vide.
Il sortit — enfin ! — une deuxième chaise pliante du dessous de la caravane, puis reprit son histoire alors que je nettoyais l’assise maculée de crottes de souris.
— Agnès finit par l’emporter, et des recherches furent organisées pour retrouver les traces du frère disparu. Ce ne fut pas difficile, car il s’était implanté dans une vallée proche, sous un nouveau patronyme : Henri Valleyrand, le nom de la fille du coin qu’il avait épousée. Il avait une descendance nombreuse et vivait simplement de la terre.
— Tout s’arrange donc, dis-je en trempant mes lèvres dans le verre empli d’une sorte d’orangeade fraîche que le vieil homme venait de m’offrir. C’est délicieux !
— Une recette du coin. S’arranger ? Oui et non, écoutez la suite.

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