Saveurs interdites : Les Valleyrand

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Il s’essuya les lèvres d’un revers de manche ; une ombre passa dans son regard.

— Les Valleyrand furent donc invités à fêter Noël au domaine de Monségur. Ils vinrent en apportant le dessert, un gâteau aux noix, parfumé avec cette épice que Gaspard et Henri avaient commercialisée autrefois.

— Et ensuite ?

— Au matin, tous les membres de la famille Roijel, petits-enfants compris, étaient morts dans leur sommeil. L’enquête conclut à une mystérieuse intoxication alimentaire, de nature inconnue.

— D’autant plus mystérieuse qu’elle a épargné la famille Valleyrand, c’est ça ?

— Oui, et tout a été étouffé en haut lieu. Les Valleyrand reprirent les affaires courantes ; la région avait besoin de leur activité industrielle et les emplois étaient conservés : pas besoin d’un scandale. Ils s’installèrent au village et menèrent grand train pendant quelque temps.

Je jetai un œil sur les ruines misérables au-delà de la caravane.

— Comment en est-on arrivé là ?

— Passons à table, et je continue mon histoire, si vous voulez bien. Parler autant m’a ouvert l’appétit ! déclara-t-il avec autorité.

Il posa une assiette de riz sur mes genoux et me tendit une fourchette tordue, mais qui semblait propre. Le plat était froid, mais délicieux.

— Le déclin fut rapide : les produits se vendaient subitement moins bien, l’usine périclita, des habitants quittèrent la région. Ceux qui restèrent s’appauvrirent ; il y eut des tensions, des bagarres, des clans s’opposaient. On rendait la famille Valleyrand responsable de tout. Le vieil Henri mourut ; ses fils reprirent les rênes de l’empire industriel, mais ce fut pire. Le village se vidait de ses habitants dans une lente agonie.

— Et c’est tout ? Le village meurt ainsi, doucement ? m’écriai-je en postillonnant quelques grains de riz aux pieds de mon hôte.

— Non. Car elle est arrivée. Elle s’appelait Mia. Personne ne l’avait jamais vue, mais semblait être ici chez elle. C’était une jolie fille, tout juste sortie de l’adolescence. Le cadet des fils Valleyrand est immédiatement tombé raide amoureux ; il s’est dit au village qu’il voulait l’épouser et qu’elle avait accepté. Enfin, c’est ce qui s’est dit.

— Pourquoi, vous n’en êtes pas sûr ? dis-je, tout en me resservant, sans aucune gêne, une plantureuse portion de curry en piochant dans la gamelle posée au sol.

Il réfléchit un instant, comme pour hiérarchiser les informations à distiller.

— Eh bien, la fille, Mia, a annoncé un jour qu’elle avait une révélation à faire, qui allait sauver le village. Et qu’elle organisait La Fête de l’Épice le samedi suivant.

— Et ?

—Alors, il y eut de la lumière et des musiciens ; elle a servi un énorme gâteau épicé que tous, villageois compris, se sont partagé avec un bel appétit ; et évidemment, le lendemain, eh bien, ils étaient tous morts.

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