Bourdes en série

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La lettre arriva au courrier le lendemain, pendant l'une des réunions de notre task force. Elle suivit la procédure standard, passa entre les mains des services de sécurité. Elle ne comportait ni dispositif explosif ni capsule à l'anthrax, comme dans l'affaire des enveloppes piégées après les attentats du 11 septembre. Au FBI, nous avions encore en mémoire la névrose autour des plis postaux contaminés au bacille du charbon. Elle était entre les mains des graphologues et des experts psychiatriques quand un vigile vint toquer à la porte de notre salle de briefing. Agacé par l'interruption, Jack Crawford lança :

 " Et bien quoi ? On vous écoute.

 - Désolé de vous déranger, mais un facteur a déposé quelque chose pour vous à l'accueil, Mr. Grainger.

 - Pour moi ? Ici ?

 - Oui, monsieur. "

Jack réagit plus promptement que moi. Depuis le seuil, il ordonna à l'équipe :

 " Continuez la collecte d'informations et commencez les recoupages. Essayez de trouver un lien tangible entre les victimes. Murieta, voyez où en est l'identification du tronc humain. "

Les gars du labo s'affairaient toujours autour de la lettre. On m'en remit une copie car l'original était soumis à la recherche d'empreintes digitales et de tout autre indice qui permettrait d'identifier un point de vente et nous mettrait ainsi sur la piste de notre tueur. Je lus :

" Ex-agent spécial Nelson Grainger,

vous apercevoir à la télévision m'a agréablement surpris. Mais il me faut aussi avouer que vous savoir marcher sur mes traces m'excite particulièrement.

Ce bon vieux Jack Crawford prend enfin mes messages au sérieux, mais est-il capable de quoi que ce soit sans votre aide ? J'ai un peu suivi, au travers de vos écrits, votre carrière, Mr. Grainger, tant vos romans psychologiques que vos études de cas en sciences du comportement. Je vais flatter votre égo en disant ceci, mais vous seul êtes en mesure de vous mettre en travers de ma route. J'ai toutefois pris quelques dispositions pour garder un peu d'avance sur vous et vos collègues. N'y voyez rien de personnel, mais il est de mon point de vue impensable que je prenne du retard dans mon projet.

Alors, Nelson, vous sentez-vous de taille, comme Alice, à suivre le lapin blanc au fond du terrier ? Ou êtes-vous définitivement rouillé à vivre retiré au bord d'un lac ?

De tout cœur, j'espère vous retrouver de l'autre côté. "

Une chaleur diffuse me monta aussitôt au visage et je lâchai le feuillet. Jack me parlait, mais je n'entendais rien d'autre que les battements sourds dans ma poitrine et les vrombissements de la colère qui m'envahissait. Il posa la main sur mon épaule afin d'attirer mon attention :

 " Bon Dieu ! Nell, ça va ?

 - Comment il sait que j'habite près de Bull Lake ?

 - Reprends-toi, il ne cite pas expressément ton adresse. Il bluffe, si tu veux mon avis.

 - C'est quoi, ces dispositions dont il parle ? Et ce vaste projet ? Tu crois vraiment que je vais mettre en danger la vie d'Audrey sur une telle présomption ? " répliquai-je en saisissant Crawford par le col de chemise. Je le poussai contre un bureau. Il leva les mains dans un signe d'apaisement.

 " Calme-toi, bordel ! Ce connard te manipule !

 - Je veux qu'Audrey soit mise à l'abri. Immédiatement !

 - Évidemment.

 - Et je vais la chercher moi-même !

 - Il vaudrait mieux que j'envoie quelqu'un.

 - J'y vais en personne !

 - Ok ! Ok. De quoi tu as besoin ?

 - D'un avion qui soit prêt à décoller dans l'heure. Et qu'une voiture m'attende à l'aéroport.

 - Nous attende, Nell... Je viens avec toi et ce n'est pas négociable. C'est ensemble que nous allons rattraper toutes ces bourdes commises. répondit-il en me saisissant les poignets pour m'obliger à le lâcher. Son regard, rivé sur moi, avait la dureté de l'acier. Il reprit :

 " Toi et moi, nous allons avoir une petite discussion.

 - Nous aurons tout le temps qu'il faut pour ça pendant le vol. "

Je remontai jusqu'à ma chambre. Je fourrais quelques affaires dans un sac et glissais le holster de mon .44 Magnum à ma ceinture. Trente minutes plus tard, nous montions à bord d'un SUV en direction de l'aéroport. Jack lança, visiblement oublieux de notre accrochage :

 " J'ai confié à Murieta le commandement de l'unité en attendant notre retour.

 - Bien. "

Il se frotta le bas du visage avant de planter son regard dans le mien :

 " Nell, il faut à tout prix que tu gardes la tête froide. Tu as pensé au fait que cette lettre pouvait un leurre ou un piège ?

 - Dans quel but ?

 - Pour détourner notre attention. S'offrir une plus grande marge de manœuvre et commettre un autre meurtre pendant que nous regardons ailleurs. Pour observer ta réaction. Que sais-je ?

 - Cette affaire prend décidément une tournure bien étrange.

 - Raison de plus pour rester concentré. Nous allons installer ta compagne à l'abri, mais j'aurai besoin de toi et de toutes tes capacités pour choper ce gars. Il faut que tu me dises dès maintenant si je peux compter sur toi à cent pour cent. Parce que l'addition pour nos erreurs stratégiques commence à être salée. Mais je pourrais aussi comprendre si tu décidais d'arrêter là les frais. "

Je me laissais absorber un instant à la contemplation des brumes humides qui voilaient les collines avant de répondre :

 " Si tu me garantis-moi la sécurité d'Audrey, je te suivrai aussi loin qu'il faudra, Jack.

 - Ça marche. "

L'avion décolla sans tarder. Nous franchîmes l'édredon gris qui couvrait la côte ouest. À suivre des yeux la course des nuages au travers du hublot, la fatigue me rattrapa et je m'endormis bien avant de survoler l'Idaho. Je rêvais d'Audrey.

Elle se baignait dans les eaux froides du lac. Évanescence spectrale, sa silhouette nue s'enfonçait sous la surface dansante d'une myriade de reflets tantôt argentés, tantôt cendreux. Il neigeait en épais flocons. Je marchai jusqu'au rivage et elle me sourit :

 " Tu es parti bien longtemps, mon amour. Pourquoi tu ne me rejoins pas ? Tu as reçu du courrier de tes groupies, mais j'en ai fait des confettis. "

Ses mains en coupe contenaient les vestiges d'une lettre qui m'était adressée. En riant, elle projeta au-dessus d'elle le papier déchiré qui se mêla aux pétales duveteux. Le blizzard les dispersa avant que je puisse m'en saisir.

Je me redressai en sursaut, à la recherche d'une goulée d'air. Jack, assis de l'autre côté de la travée, se raidit :

 " Ça va, Nell ?

 - D'où venait la lettre que j'ai reçue ?

 - Quoi ?

 - Nous avons lu le contenu, mais nous ne nous sommes pas intéressés à l'enveloppe. Est-ce que tu sais d'où est parti le courrier ?

 - De mémoire, non.

 - Il faut trouver cette info, Jack. "

Il contacta notre antenne et j'essayais de saisir au vol sa conversation. Il reposa son téléphone et pivota vers moi :

 " Code postal 59935. Murieta lance une recherche.

 - Pas besoin, je le connais. C'est celui du district de Troy, juste au nord de chez moi. Bordel ! J'avais vu juste, Jack !

 - Merde ! Nous n'atterrirons pas avant trente minutes. J'appelle le bureau du shérif pour qu'il envoie des unités sur place. Tu devrais joindre Audrey, Nell. "

Au cours de la demi-heure qui suivit, je composais sans cesse son numéro. En vain. J'entendais le bourdonnement de sa ligne, signe que le téléphone n'était pas éteint, mais personne ne décrochait. Et, à chaque fois que je tombais sur son répondeur, mon cœur s'alourdissait un peu plus. Je pensais, l'espace d'un instant, appeler son lieu de travail, mais à cette heure tardive, je savais que personne ne décrocherait.

Sur le tarmac de l'aérodrome, un ancien modèle de Ford Crown Victoria nous attendait. Je dégageai de son siège le jeune agent chargé de nous escorter :

 " Je prends le volant. Merci.

 - Nell, nous pourrions avoir besoin de renforts. corrigea Crawford.

 - Qu'il monte à l'arrière. Je connais bien ces routes, je conduis. Vous avez de l'équipement dans le coffre ?

 - On m'a fourni des gilets balistiques et des fusils d'assaut.

 - Parfait. Vous vous occupez de préparer le matériel. En route ! "

Je démarrai en trombe. À Jack, je demandai :

 " Où en sont les hommes du shérif ?

 - Ils approchent du chemin forestier qui mène chez toi. "

Il évitait mon regard.

 " Qu'est-ce que tu me caches, Jack ?

 - Ils ont réussi à joindre le gérant de la librairie...

 - Et ?

 - Il n'a pas vu Audrey depuis deux jours et elle n'a pas répondu au téléphone quand...

 - Le sentier qui descend jusqu'à ma cabane est en sens unique. Si le tueur est encore sur place, nous sommes sûrs de tomber sur lui. Sauf s'il est venu par le lac. " énoncai-je froidement. J'essayais de rester concentré en dépit des vagues d'émotions obscures qui m'assaillaient. Pour compenser la colère sourde qui me comprimait la poitrine, j'écrasais l'accélérateur. La berline bondit sur la chaussée humide.

 " Évite de nous envoyer pas dans le décor, Nell.

 - C'est quoi, votre nom ? lançai-je à l'agent sur la banquette arrière, ignorant Crawford par la même occasion.

 - MacDonnell, Monsieur.

 - Préparez-moi un M4 avec lampe-torche et point rouge.

 - Bien, Monsieur. "

Je ne savais pas à combien je roulais. À peine distinguais-je le défilement ombreux des troncs bordant la route dans les reflets crus des gyrophares. Je focalisais toute mon attention sur le ruban jaune au milieu de la chaussée. Un silence pesant régnait dans l'habitacle, seulement troublé par le bruit du moteur, les Velcro qu'on ajustait et le claquement des chargeurs dans les fusils.

Puis, après un laps de temps plus court que ce que j'imaginais, le ballet bleu et rouge des voitures de police nous accueillit à la sortie d'une courbe.

Il faisait froid ce soir, de fins nuages de condensation sortaient de nos bouches. Je connaissais le shérif Arteau de vue. Tandis que j'enfilais mon gilet tactique, il s'approcha de moi :

 " J'ignorais que vous travaillez pour le FBI.

 - Plus depuis trois ans. J'avais pris ma retraite.

 - On dirait bien que ce boulot ne veut jamais vous lâcher. Comment vous voulez procéder ?

 - A-t-on repéré un véhicule stationné le long de la route ?

 - Non, rien sur trois kilomètres. Après, c'est la station-service de Bill Hailey.

 - Et au sud ?

 - Même constat. Rien de suspect jusqu'à l'embranchement de Ross Creek Road. J'ai aussi envoyé une patrouille sur le lac, au cas où.

 - Bonne idée.

 - Mr. Grainger, j'espère sincèrement que votre compagne va bien. Qu'elle a juste oublié son téléphone quelque part. Nous connaissons tous Audrey dans le coin, nous savons à quel point elle peut être distraite. Mais il faut aussi envisager que le tueur en série que vous soupçonnez être derrière tout ça ne sera plus ici quand nous débarquerons. "

Je ne répondis rien. Je me contentais de lui adresser un regard noir, les mâchoires crispées. Jack intervint :

 " Quoiqu'il en soit, hâtons-nous. Nell, tu t'engages sur le chemin. Nous progresserons de front avec un espace de dix mètres entre chaque homme. Shérif, que trois de vos hommes restent en stand-by ici.

 - Très bien. "

Nous parcourûmes les trois cents mètres de chemin jusqu'à ma cabane. Dans ma poitrine, mon cœur battait à tout rompre et abrasait le bruit de mes pas sur les graviers, le souffle froid du vent sur mon visage. Même mes pensées semblaient figées sur la peur de découvrir le corps d'Audrey.

La lumière au-dessus de la porte était allumée et projetait un halo maladif sur l'épaisseur de la nuit. Je ne détectais aucun mouvement ni parmi les ombres alentour ni au travers de la fenêtre de la cuisine. De ma position, je crus d'abord le chalet abandonné, mais en avançant un peu, je remarquai la lampe près de la lucarne qui donnait sur le côté de ma retraite. Je fus tenté de crier le nom d'Audrey, mais une appréhension soudaine m'intima le silence. Comme si une présence occulte altérait le ressac indolent du lac, troublait le bruissement des branches, alourdissait nos respirations.

Je levai mon poing et les hommes qui m'accompagnaient s'immobilisèrent. Puis je leur fis signe de me couvrir pendant que j'avançais vers la galerie extérieure. Le vent descendu des montagnes me giflait. Les lattes du ponton grincèrent sous mes bottes ; aussi pris-je le temps de poser le pied sur les plus solides planches. Arrivé près de la porte éclairée, j'ordonnai d'un ample mouvement aux hommes sur mon flanc droit de se poster entre la rive et moi. Une fois qu'ils eurent pris position, je regardais par la vitre. Je ne remarquais d'abord rien d'anormal. L'intérieur était aussi rangé que lors de mon départ. Puis je tiquai sur un détail. Ma lampe de bureau, celle vintage avec les épais filaments cuivrés, était allumée sur la table où nous avions l'habitude de manger.

Et tout à coup, je découvris la mise en scène macabre. La Lune choisit cet instant précis pour sortir des nuages. Aussitôt, des friselis d'argent se mirent à danser sur la surface miroitante du lac.

Je hurlai. Avant de plonger vers des abimes ténébreuses et sourdes.

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