Damné

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Armand n’a pas hésité plus de quelques jours avant d’abandonner sa famille. Quand je disais que j’avais déjà travaillé avec des personnages infiniment plus valables ! Les motivations d’Armand constituaient un mélange hétéroclite de grandeur et d’égoïsme : par exemple, s’il voulait épargner à son épouse une longue succession de jours sans lendemain, les crises d’angoisse et de larmes, la topique vaisselle cassée ; il voulait aussi jouer, jouir sans entrave, vivre à l’excès et mourir à l’extase.

En une semaine, il est passé du statut de gendre idéal – car il était en bonne santé, prudent, et riche – à celui de mari idéal – car il était condamné, imprudent et toujours aussi riche. Cela ne trompa pas : quand il eut épuisé ses désirs les plus innocents (les voyages, les dîners gastronomiques et les concerts hors de prix), il s’adressa à des filles qui le reçurent immédiatement avec les égards dus à une personne de sa qualité. Deux ou trois fois, il crut même tomber amoureux. Malheureusement, il n’en avait pas le temps : le compte à rebours ne l’attendait pas. Ce fut une période frénétique, extatique, bachique. Aux grands soirs de grandes délices succédaient des longues soirées mélancoliques, au cours desquelles Armand vidait ses poches, ses verres et son cœur devant n’importe qui.


Les gouttes martèlent le pavé en cliquetis sonores. Elles explosent au contact du bitume, des dizaines de gouttelettes qui cliquètent à leur tour. La percussion de la pluie s’insinue dans son esprit, le pénètre, le submerge. Pourtant, il n’est capable que de ces trois petits mots. Le ciel crache. Navrant. Lui qui était si doué. Son stylo se suspend. Il attend.

Les neuf pieds manquants ne viennent pas. C’est comme si les mots se refusaient soudain à lui. Je connais ça. Lui pas. Trop vigoureux, trop talentueux, trop lumineux pour avoir jamais connu l’angoisse de la page blanche. Le ciel crache. Il ne sait que dire de plus. Certes, le ciel crache. Il nous recouvre de son mépris clapotant. Il nous écrase de son dédain humide. Il se joue de nos peurs et de nos vies. Floc, floc, floc. Le ciel se moque. « Parce qu’il a beau vous faire de belles promesses, le ciel, il n’a que faire de vous ; clignez les yeux une seconde et c’est déjà trop tard. Déjà il s’est ravisé, le ciel ; déjà il vous crache tout son mépris à la gueule. Saleté de ciel. » Voilà ce qu’il pense. Mais il écrit que le ciel crache. Tout simplement.

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