Le silence absolu
Les communications publiques étaient coupées depuis plusieurs jours. Non pas par crainte de l'échec, mais parce que plus personne n'écoutait. Pour la majorité des Terriens, leur sort était scellé. Seul ne restait pour moi que des flux automatisés froids et bienveillants. Un peu comme des parents absents, trop usés pour espérer encore.
De mon côté, je préparais mon départ en arpentant les couloirs de mon cercueil orbital. Des odeurs de métal stérile et de résine thermique me montaient à la tête. Je ne ressentais ni stress, ni appréhension. Juste une volonté féroce d'aller au bout de mon ultime mission. J'arrivai sur le tarmac où je pus voir par un énorme hublot mon vaisseau Chiron. C'était un vaisseau de forme torique sans reflet. Sa surface était d'un noir absolu qui absorbait la lumière, tel Erebe. Son manteau était en sommeil, replié sur lui-même, comme une membrane d'ombre autour de son noyau.
C'est à ce moment-là que la voix d'Orphée surgit, claire et distante, comme un souvenir bienveillant :
"Elliot, la synchronisation avec Chiron est prête. Ton état physiologique est stable. C'est quand tu veux".
Les scientifiques avaient passé des années à calibrer la connexion entre le cœur quantique du vaisseau et moi. La synchronisation n'était pas une simple interface, c'est une fusion par superposition. L'apprentissage fut long et douloureux. J'avais dû m'entraîner à désapprendre, à ne plus décider, à ressentir sans observer.
Cela avait commencé par des petits jeux. Le premier consistait à m'endormir sans savoir si je dormais vraiment. On m'immergeait dans une capsule sensorielle, plongé dans un champ magnétique fluctuant, puis on introduisait à l'aide de capteurs des rêves artificiels, des pensées simulées, des souvenirs que je n'avais jamais vécus. Le but était simple: apprendre à douter de mon propre esprit.
Puis vinrent des exercices de dissociation douce. Je devais accueillir sans jugement des émotions, des images, un mot à l'aide d'une IA, sans en chercher leur origine.
L'étape ultime a été l'expérience du cadavre flottant. Suspendre mes signaux moteurs. Couper mes sens. Changer ma perception du temps. En des termes plus simples : tuer la chair, garder l'esprit.
Le but de tout ça? Être là, mais pas entièrement. Exister sans observer. Dépasser les lois de l'univers.
Guidé par Orphée, je me suis glissé dans le module central. Mon scaphandre était léger, presque souple. Le siège m'enveloppait comme un cocon dans lequel on voudrait rester pour l'éternité.
Autour de moi, mon ami de longue date : le silence. Je me surpris à penser à ma mère et surtout à une phrase qui prend tout son sens aujourd'hui: "Ce qu'on envoie vers l'inconnu, c'est toujours un morceau de ceux qui restent".
"Mise en route du manteau dans 30 secondes".
L'intérieur du vaisseau commençait à changer.
"20 secondes".
C'était subtile, doux, comme si le réel glissait lentement sous mes pieds. Les parois semblaient respirer. Des points d'indétermination apparaissaient déjà dans mon champ visuel, des formes sans contours, des ombres nées de rien, qui passaient ici et là à la périphérie de ma conscience.
"10 secondes".
J'envoyais un dernier message vocal vers la Terre: "Ceci n'est pas un adieu ni une promesse. C'est juste un pas. Si vous m'entendais un jour, souvenez-vous que nous avons essayé et que parfois.... essayer c'est déjà traverser. A bientôt mes amis."
"Activation du manteau terminé. Départ imminent".
Le champ s'est replié autour de moi, comme une seconde peau. Les instruments se sont éteints un par un, leur données devenant probabilités, leur chiffres devenant flous.
Le vaisseau a quitté l'orbite sans vélocité. Il a cessé d'être ici pour être là. Je n'ai ressenti aucune accélération, juste une perte de densité. Le temps se mit à hoqueter, les secondes perdaient leur régularité. Mon monde devenait probabilité.
Aux marges de mon champ de vision, le réel se dérobait. Les parois n'étaient plus que des souvenirs que je tentais de retenir. Je ne savais plus si elles fondaient dans l'obscurité, ou si c'était ma perception qui s'effilochait. Je ne tombais pas vers le puit, je basculais.
Et quelque part au fond, j'ai senti cet appel. Cette force douce et irrésistible, presque bienveillante. C'était Erebe. Une part de moi résistait comme encore accroché à mon humanité. L'autre part se laissait plier. Je devenais une onde, ou peut-être juste l'idée d'une onde, projeté vers un puit sans fond.
Mes pensées m'échappaient avant même que je ne les formule, quelque chose en moi se tordait. Mon corps n'était plus là, enfin plus tout à fait. Je devenais l'observateur de l'observateur.
La lumière devint quelque chose de palpable même si je n'avais plus de corps.
L'espace autour de moi se contractait. Non, pas l'espace, le réel. La chute vers Erebe était silencieuse, sans fin, sans vitesse mais d'une infinie délicatesse. Mon moi, mon nom, mon passé, mon futur ... tout devenait flou.
J'avais juste cette certitude, je venais de franchir un seuil. Un seuil sans nom. Un souffle sans air, une expansion sans volume. Je n'étais plus en train de chuter, j'étais en train de cesser d'être.

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