20. Carmen (Gatita)

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 Carmen et Al se hâtaient dans les rues faiblement éclairées par les lanternes des malades auxquels Carmen jetait des coups d’œil. Certains avaient beau être encore là physiquement, leur esprit était déjà parti ailleurs.

 Ce lieu n’était pas un Eldorado mais un cimetière. Sans s’en rendre compte, les malades venaient par dizaines mourir ici. Quelques corps gisaient au sol, inertes. Carmen trouva étrange qu’il n’y en ait pas plus que ça. Depuis quand la promesse d’un traitement avait-elle été annoncée ? Quelques semaines ? Alors pourquoi n’y avait-il pas plus de cadavres dans les rues ? Qui s’occupait de les enlever ?

 Ils arrivèrent au grand bâtiment blanc et se rendirent derrière où ne se trouvait presque personne, et désigna une grille dans le mur. Al l’aida à se hisser dans le conduit d’aération.

 Ramper dans les conduits métalliques ne fut pas être une mince affaire. S’orienter était extrêmement difficile. Carmen ferma les yeux et se fia à son ouïe.

Et vous m’emmenez où exactement ?

 Malgré l’électricité statique qui lui piquait la peau, Carmen se dirigea vers l’origine de la voix et regarda à travers une petite grille. Un des malades venait d’entrer et parlait avec une personne en blouse blanche faisant sûrement partie du personnel.

 ─ Vous devez faire quelques examens pour voir si vous êtes compatible avec le traitement.

 ─ Hein ? Comment ça ? Je pensais qu’il était accessible à tout le monde !

 ─ Par ici, s’il vous plait.

 Carmen les suivit le plus doucement possible pour ne pas trahir sa présence. L’homme fut conduit à un médecin qui lui posa plusieurs questions toutes plus étranges les unes que les autres. Où êtes-vous né ? Quand s’est déclaré la maladie ? Jusque-là ça allait mais vint : Quel est votre dernier repas ? Des antécédents dans votre famille ? Faites-vous de l’exercice ?

 Les réponses de l’hommes étaient dénuées de certitudes, ce qui ne gêna pas son interlocutrice. Carmen observa les personnes vêtues de blouses blanches et de masque à gaz. Le tableau la mettait mal à l’aise. D’où pouvaient-elles bien sortir ?

 Elle plissa des yeux pour essayer de voir le logo collé sur leur poitrine. Ce n’était quand même pas-

 L’homme fut escorté dans une pièce adjacente où des jets de vapeur l’entourèrent, probablement pour le désinfecter.

 L’homme s’allongea sur une table d’auscultation, une femme en combinaison à ses côtés. Un homme – vêtu de manière similaire – lui apporta une petite fiole sur un plateau. Elle devait contenir le fameux traitement qu’elle était venue chercher. La femme y planta sa seringue, lui donna quelques pichenettes et se dirigea vers son patient.

 ─ Vaccin 3. Injection n°247, énonça-t-elle.

 ─ Hein ? Déjà ? Ils sont où les autres vaccinés ?

 Carmen se posa la même question. Si cet homme était le 247ème, pourquoi n’avaient-ils jamais croisé aucun vacciné ? Pourquoi n’avaient-ils même jamais entendu parler de « vaccin » ? Tout le monde évoquait un traitement, mais pas un vaccin…

 La femme l’ignora et lui piqua le bras. Puis elle se redressa et attendit, en le regardant.

 ─ Bah quoi ? C’est bon ? Je peux partir maintenant ?

 ─ Un instant s’il vous plaît.

 ─ Écoutez, maintenant que je l’ai ce vaccin, comme vous dites, je m’en vais. J’ai passé suffisamment de temps-

 Il ne finit pas sa phrase.

 Et enfla.

 Tout son corps se gonfla de l’intérieur à une vitesse vertigineuse, sa peau se tendit. Bientôt, après que ses vêtements aient été arrachés, ses mains et ses pieds disparurent sous des rouleaux de peau. L’homme n’eut pas le temps de se débattre. Ses yeux sortirent de ses orbites, poussés par la pression de leurs paupières grossissantes. La peau de l’homme craquela par endroits. Il commença à convulser. Sa respiration déjà difficile se transforma en gargouillis humides étouffés progressivement par sa langue devenue énorme qui obstruait le moindre passage d’air. Les convulsions s’intensifièrent.

 Deux ultimes soubresauts scellèrent son tragique destin. Son énorme corps se détendit mollement sur la table.

 Carmen avait mis ses mains sur sa bouche pour éviter de crier. Deux larmes de terreur roulèrent sur ses joues. Alors c’était ça qu’il se passait ? Le traitement, ou « vaccin », n’était pas au point ?

 La femme qui avait fait l’injection n’avait pas bougé du début à la fin. Elle annonça finalement avec un calme alarmant :

 ─ Trente-quatre secondes et vingt-sept centièmes. Trois secondes et cinq centièmes de moins que le patient 246.

 Elle réajusta sa montre à travers sa combinaison et ordonna en s’éloignant, sans la moindre considération pour le corps :

 ─ Mettez-le avec les autres.

 Malgré ses tremblements, Carmen devait savoir le fin mot de cette histoire. Deux hommes entrèrent dans la pièce et placèrent le corps tordu sur une civière qu’ils firent rouler hors de la pièce. Avec des gestes tremblants, Carmen reprit son investigation. Ils se dirigèrent tout au fond du couloir. Ils marchaient trop vite pour que Carmen puisse les suivre en rampant dans son conduit d’aération. Elle atteignit enfin la salle tout au fond et regretta de ne pas avoir apporté un foulard pour se couvrir le visage. Une odeur méphitique envahit son espace réduit et lui donna des hauts le cœur.

 Dans la vaste pièce, il y avait deux tas. L’homme gonflé fut mis dans le premier, qui contenait d’autres corps déformés comme le sien, visiblement morts dans les mêmes souffrances. Dans le deuxième, des corps également, mais normaux. Ceux-là avaient-ils reçu le vaccin ? Quelqu’un arriva avec ces corps sur un chariot. Il les jeta avec les autres comme s’ils n’étaient que de vulgaires poupées de chiffon.

 ─ Regardez ce j’ai trouvé à l’angle de la 5e avenue. Trois d’un coup ! s'exclama l’homme comme s’il brandissait un trophée de chasse.

 Cet endroit n’était pas un centre de vaccination. C’était un piège mortel. Carmen comprit que l’enjeu d’un tel endroit la dépassait et qu’elle était en danger.

 Il fallait qu’elle sorte d’ici au plus vite.

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