25. Carmen
Cela faisait quelques jours que Carmen et son groupe marchaient à l’aveugle.
Ils avaient définitivement quitté Gatita.
Et Yaretzi.
Actuellement, ils se trouvaient à Zorka, une ville plus à l’Ouest. Elle était suffisamment peuplée pour qu’ils ne se préoccupent pas des potentiels Déserteurs à combattre. Carmen regarda autour d’elle. Ils s’étaient abrités du soleil dans un immense marché couvert (vide pour le moment). Al réfléchissait à un menu pour le soir et Paco était parti se promener un moment. Il s’était renfermé sur lui-même depuis qu’Ezi était partie et ne parlait plus beaucoup. Le soir, Carmen se mettait à côté de lui. Aucun mot ne pourrait panser sa blessure à l'âme alors elle se contentait d'être là, tout simplement. Et, même s'il ne montrait rien, elle sentait que Paco appréciait son geste.
Carmen cherchait leur prochaine destination sur sa carte. Un lieu tranquille où ils pourraient se remettre de leurs émotions.
Après avoir été discuter avec d’autres Nomis, Al l’informa que des oasis se trouvaient non loin d’eux, dont une transformée en parc aquatique. Carmen trouva l’idée si saugrenue qu’elle en fit leur prochaine destination.
Au repas, elle remarqua que Paco se massait la main. Elle plissa des yeux et lui saisit le poignet. Ses métacarpiens étaient rouges et couverts d’éraflures.
- Tu t’es battu ?
Paco haussa des épaules.
- Paco…, gronda-t-elle un peu plus sérieusement.
- D’accord, j’avoue, juste une petite bagarre. Mais regarde, j’ai gagné.
Il sortit une grosse liasse de billets de sa poche.
- En plus, c’étaient des paris ??
Elle lui arracha la liasse de billets. Ses yeux s’agrandirent à mesure qu’elle les comptait.
- Paco… il y en a au moins pour deux cents roubles, là !
Le susnommé évita son regard et lâcha timidement :
- J’ai peut-être gagné tous les combats…
- Splendide ! En plus de ta récompense, il y a de quoi tenir deux semaines de plus, sourit Al.
- Ne l’encourage pas, Al ! Paco, c’est super dangereux ! Tu n’as plus besoin de faire ça. On a assez d’argent.
- Je fais ce que je veux de mon temps libre, dit-il sur la défensive. De rien au fait.
Il partit s’asseoir plus loin, derrière un des piliers en métal qui soutenait l’immense toit de la halle. Carmen leva les yeux au ciel. Elle savait qu’elle ne pourrait pas le changer, mais elle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter, surtout depuis la fin tragique de la première épreuve. Al tempéra son agacement.
- Tu sais, il a besoin de ça en ce moment. C’est compliqué depuis la mort de Yaretzi. Il faut bien qu’il s’occupe l’esprit. Et puis, c’est Paco, alors il le fait à sa manière.
Al avait raison. Cependant, Carmen ne pouvait se résoudre à laisser son cousin se mettre en danger. Elle ne supporterait pas de perdre une autre personne chère à ses yeux.
▻▸◉◂◅
Ils arrivèrent au parc un jour plus tard. La marche s’était faite dans le silence.
Carmen observa son cousin. Il avait la mâchoire serrée et son air était impénétrable, fermé. Ses virées pour les combats de rue l’anesthésiaient et il n’était plus que l’ombre de lui-même. Elle l’entendait se réveiller la nuit aussi. Elle pouvait presque palper son désespoir.
Une brise apporta une odeur de végétation vers eux. Le parc aquatique avait encore ses murs bleu ciel et grillages rouillés qui le délimitaient nettement au milieu du désert. C’était comme si une tornade l’avait fait envoler puis redéposer ici, totalement au hasard, en plein milieu d’une immense étendue désertique.
L’endroit semblait très grand, de ce qu’ils voyaient en le contournant. Des palmiers se dressaient contre les clôtures et les herbes hautes étaient également nombreuses. Parfois, à travers, se distinguaient les vieux toboggans décolorés par le soleil. Ils ne voyaient pas grand-chose par-delà la petite canopée, mais ce qu’ils apercevaient les faisaient se hâter encore plus de découvrir l’apparence des lieux.
Ils se postèrent devant le parc et Paco s’avança avec son détecteur. En plus de garder un œil sur son écran, il inspectait aussi le sol et les murs. Si un appareil se cachait là-dedans, il le saurait.
- La voie est libre, indiqua-t-il.
Ils passèrent les anciens guichets pleins de poussières et entrèrent dans ce lieu insolite. Plusieurs structures en bois, béton et plastique se dressaient au milieu de grands palmiers qui jaillissaient de pelouses vertes.
- C’est quoi ici ? Une sorte de micro environnement ? se demanda Al tout haut.
Il s’accroupit et caressa l’herbe.
- Elle est humide. Je veux bien croire qu’il reste un peu de rosée, mais vu l’étendue de verdure, elle aurait dû être totalement absorbée…
Carmen haussa les sourcils. C’était étrange, en effet. Mais peut-être que les oasis se trouvaient sur un sol particulier ? C’était loin d’être la seule oasis non asséchée, alors oui, peut-être s’agissait-il bien d’un micro-environnement. La Catastrophe Solaire avait déréglé pas mal de choses et cette zone avait dû se trouver dans un endroit préservé.
Après avoir vérifié que la zone était définitivement sans danger, Paco leur fit signe de venir.
Carmen décida de s’asseoir sur les transats en compagnie de Paco pendant qu’Al partit faire un tour. Une fois seuls, elle s’installa à côté de lui et le fixa. Se sentant observé, Paco soupira et posa l’arme qu’il s’apprêtait à démonter. Il marqua un temps d’arrêt avant de se tourner vers elle.
- Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
- N’importe quoi. Comment tu te sens ? Ce à quoi tu penses ? Comment tu gères ?
Le regard de Paco se remplit soudain d’un désespoir si intense que Carmen regretta ses questions. Mais il se reprit avant de dire d’une petite voix cassée :
- Dès que je ferme les yeux, je la vois. C’est trop dur à supporter…
- Ça va être difficile. Mais tu sais quoi ? On est là aussi. Ne l’oublie pas.
Paco acquiesça en se mordant la lèvre.
- Je sais mais qu’est-ce que tu veux… Elle m’a sauvée et… et j’ai été incapable de lui rendre la pareille.
Carmen se rapprocha et le prit dans ses bras.
- Tu lui as rendu plus que tu ne le croies. Et Ezi le savait très bien.
Les épaules de Paco s’affaissèrent et il lui retourna son embrassade pour la première fois depuis Gatita.
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Ses nuits blanches l’ayant rattrapé, Paco s’était endormi quelques minutes plus tard. Carmen en avait profité pour aller rejoindre Al dans sa promenade. Elle prit une grande inspiration et souffla doucement. L’air était doux et l’endroit sentait divinement bon la verdure. Elle se sentait détendue. En arrivant près de son ami, elle s’aperçut que quelque chose n’allait pas.
Al était perplexe.
Il désigna des petites boules rondes qui parsemaient le sol, formant des petits tas et lui expliqua qu’il avait des terriers mais pas de lapins. Bizarrement, malgré sa découverte, Al ne semblait pas si enthousiaste que ça. Quelque chose le gênait.
Son doigt pointa une ouverture dans le sol refermée par une plaque de métal. Il expliqua à Carmen que la trappe menait à un souterrain, avec à l’intérieur des machines en marche. Et ce n’était pas tout. Ils se dirigèrent à travers les herbes hautes entre les palmiers et le mur. Al désigna leur pied. Un immense tuyau longeait tout le mur. De tous petits trous parsemaient sa peau en caoutchouc noire. Il était humide.
- Ne me dis pas-
- Ce n’est pas une oasis naturelle. Des gens continuent de l’entretenir, compléta Al sombrement.
Le sang de Carmen se glaça. Pourquoi se donner tant de mal ? Cet endroit était abandonné et loin de toute civilisation.
- Alors ça veut dire que les terriers ne sont pas naturels non plus ?
- Non, mais ce n’est pas ça qui m’inquiète le plus.
Carmen fut alertée par son ton. La plupart du temps, Al se contentait de se laisser porter. Il était leur force tranquille. Jamais il ne s’était énervé ou ne les avait inquiétés. Son calme résistait à toute épreuve. Sauf que là, il n’était pas serein. C’était très mauvais signe.
- Les terriers, les crottes, d’accord. Mais où sont les lapins ? Ça fait un moment que je les cherche, mais rien. Les crottes ne sont pas si anciennes alors on devrait les trouver.
- Ils sont peut-être sous terre ?
- Non, il fait jour et nous sommes discrets, on devrait les voir au moins de loin. Enfin bref, visibles ou non, pourquoi est-ce que quelqu’un prend la peine de mettre des lapins ici ?
Carmen ne sut quoi répondre. Un frisson remonta le long de son dos. L’endroit ne lui sembla plus aussi accueillant qu’au départ.
Ils en parlèrent à Paco à leur pause-déjeuner. Il pensait qu’il s’agissait là d’un caprice d’une personne très riche qui avait remis cet endroit en l’état pour y élever des lapins pour leur fourrure. L’idée tenait la route, mais Al n’était pas convaincu.
Alors que le cuisinier repartait mener sa petite enquête et que Paco se mettait enfin à démonter son arme, Carmen décida d’aller explorer la partie du parc avec les vieux bassins dont un portait l’inscription rouillée « Piscine à vagues ». Il était rempli d’une eau verte marécageuse. Peut-être y verrait-elle quelques poissons ? Elle s’amuserait à leur donner les quelques miettes qui traînaient au fond de sa poche.

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